jeudi 27 novembre 2014

Europe, qu’as-tu fait de ton projet ?


La venue du pape François à Strasbourg cette semaine a été l’occasion de reposer la question de la vocation de l’Europe.
Pourquoi l’Europe ? A quoi sert-elle ?
Cette même semaine, répondant à l’appel de toutes les organisations syndicales, les travailleurs grecs se sont mis en grève générale pour dire non à l’accord européen. Ils se sont opposés au mur financier qui sépare l’Europe entre le Sud et le Nord et impose sur presque tout le continent des plans d’austérité qui ne font qu’aggraver la crise et rendre les peuples de plus en plus pauvres.

La Belgique était descendue dans les rues de Bruxelles quelques jours auparavant pour les mêmes raisons, et aussi l’Espagne, et encore l’Irlande où l’exaspération d’une population est à son comble.
Hier on apprenait que la France compte depuis fin octobre 28 500 demandeurs d’emploi de plus, atteignant ainsi le triste record jamais égalé de 3 500 000 chômeurs. Le nombre de chômeurs européens est estimé à 25 millions.
Partout en Europe, l’emploi, les salaires, les dépenses de santé et les dépenses d’éducation sont devenus les variables d’ajustement face à la crise financière et au déficit.

Le projet européen de paix, de prospérité, de partage, de solidarité et d’échange entre les peuples, est-il en train d’être définitivement enterré devant les souhaits de la finance internationale et face aux impératifs des taux d’intérêts. L’obligation de servir des dividendes toujours plus importants est-il devenu la seule politique possible ?

Les grands idéaux européens, idéaux universels qui ont été guidés par l’idée du Bien commun et du bonheur des peuples, n’ont-ils pas succombé face aux intérêts particuliers ?
Les grands idéaux de paix pour une Europe traversée par tant de guerres, n’ont-ils pas disparu face à un esprit de concurrence, de rivalité et de zones d’influences à gagner, notamment vers l’Est du continent ?
Les grands idéaux de dignité humaine n’ont-ils pas cédé devant la peur ?
Le repliement d’un continent qui se considère aujourd’hui comme une forteresse devant se protéger des misères d’un monde campant à ses portes, en est le signe évident.
N’oublions pas que l’Europe, de part son histoire et son actualité, est en partie responsable de cette même misère. Elle a une dette vis-à-vis du monde.

L’Europe telle qu’elle évolue, n’est-elle pas devenue une immense bureaucratie technique au service d’intérêts particuliers, de lobbys de plus en plus puissants, au service d’une oligarchie antidémocratique ?
Devant toutes ces démissions, il est relativement aisé de comprendre que l’Europe soit aujourd’hui en proie à de très grandes difficultés.

Un danger extrémiste risque de déferler sur notre continent, faisant reculer pour des décennies le projet initial de paix, de bien commun, de fraternité et d’accueil.
Aujourd’hui l’idée même d’Europe est devenue une idée que beaucoup condamnent, parce que l’image que les hommes politiques et responsables européens lui ont donnée, est devenue une image négative où la personne humaine est passée au second plan derrière des intérêts privés, derrière les lois du marché qui ne sont, de fait, que les lois de ceux qui dominent le marché.
Les peuples européens aspirent à autre chose que ce qui leur est actuellement proposé. Ecoutons-les, lorsque parfois ils s’expriment à Dublin, à Bruxelles, ou encore cette semaine à Athènes.


François Baudin

vendredi 21 novembre 2014

Tourisme fiscal et tourisme social : deux poids deux mesures




On nous répète tous les jours que la situation économique exige de prendre des décisions douloureuses. Des sacrifices sont demandés à la population, une politique de rigueur voire d’austérité est mise en œuvre dans tous les pays et notamment en France. Il n’est pas un jour sans que les médias nous expliquent qu’une chasse aux fraudeurs est indispensable pour redresser les comptes sociaux.

Ainsi cette semaine, la cour de justice européenne a confirmé que les Etats membres de l’Europe pouvaient refuser l’octroi d’aides sociales aux ressortissants d’un autre pays européen installés sur leur territoire mais ne cherchant pas de travail.
Ce rappel de l’Europe a servi de prétexte pour relancer « une chasse aux migrants soupçonnés de profiter de la « générosité » de la sécurité sociale », nous dit la quotidien l’Humanité dans sa livraison du Week-end. On parle ainsi de tourisme social. De migrants qui contribuent fortement à pomper les caisses.
En réalité selon l’OCDE, il s’agit d’un fantasme ou d’un mensonge, car les migrants européens ne représentent que 1 à 5 % des bénéficiaires de prestations sociales. 1% pour le chômage.
En fait le tourisme social est une vue de l’esprit, une légende avancée par les politiques pour satisfaire et même souvent développer au sein des opinions publiques, xénophobie et racisme. Cette politique est porteuse d’un réel danger pour la paix sur notre continent, lorsqu’un vent mauvais se met à souffler.

Par contre cette semaine on a à nouveau eu la confirmation que le tourisme fiscal se porte bien. Chaque année des milliards d’euros sont détournés des caisses des Etats.
Les migrants ou les globes trotteurs fiscaux existent bel et bien. En France l’évasion fiscal coûte entre 50 et 80 milliards d’euros par an à l’Etat. A l’échelle mondiale on estime que les sommes oscillent entre 17 000 et 26 000 milliards. La perte s’élève à 1000 milliards chaque année en Europe.
On a du mal à imaginer ce que ça représente.
Pour que des sommes pareilles soient détournées, il doit bien y avoir des complicités : tout d’abord celle des grandes banques. On peut dire que toutes les banques contribuent à cette évasion.
Mais aussi les hommes politiques et les gouvernants. Notamment ceux qui gouvernent des paradis fiscaux. On pense immédiatement au Luxembourg, si proche de notre région, dont l’ancien Premier ministre Juncker dirige aujourd’hui la commission européenne.
Le Luxembourg à lui seul constitue un vrai scandale. Il y a quelques jours un collectif de journalistes a démontré que 350 multinationales ont réduit voire annulé leurs impôts suite à des accords secrets passés avec l’administration fiscale du Grand Duché. On ne peut pas imaginer une seule seconde que l’actuel président de la commission européenne et ancien Premier ministre, Juncker, n’était pas au courant de telles tractations visant à éviter l’impôt. Entre 2002 et 2010 des milliards d’euros ont échappé au budget français pour se retrouver dans les banques luxembourgeoises.

Cette semaine dans la revue « Alternatives économiques », la question de savoir qui sont les vrais fraudeurs nous est posée.
Sont-ils les chômeurs, ceux qui abusent des prestations sociales comme semblent nous le dire les gouvernants européens, avec tous les risques de dresser une partie de la population contre une autre ?
Non, les grands et vrais fraudeurs sont d’abord les entreprises qui cherchent par des moyens plus ou moins légaux à échapper à l’impôt.
Actuellement les choses sont en train de légèrement changé. Espérons le. Mais peut-on faire confiance au président de la commission Junker pour que ça aille vite dans la réforme fiscale ?
Si les peuples européens sont prêts à comprendre que des efforts sont nécessaires, une meilleure solidarité ne contribueraient-elles pas à les faire mieux accepter ?
D’ailleurs si une véritable justice fiscale et sociale était mise en œuvre, des efforts supplémentaires seraient-ils vraiment nécessaires pour l’ensemble de la population victime de la crise ?
Probablement pas !  

François Baudin 

vendredi 14 novembre 2014

L’Etat mafieux mexicain massacreur de jeunes


Le massacre de 40 jeunes étudiants mexicains le 26 septembre dernier est passé quasiment inaperçu en Europe.
Qui sait que plus de 10 000 personnes meurent chaque année dans ce pays d’Amérique centrale, victimes du crime organisé ? 80.000 Mexicains ont péri depuis 2006. La violence due aux cartels ne cesse de progresser.
Le Mexique vit aujourd’hui dans un chaos politique. Assassinats quotidiens, corruption, enlèvements, trafic de drogue, raquette généralisée, économie orientée vers la prédation du pays. Tous ces méfaits rythment la vie locale, dans un Etat où la violence politique ne cesse d’augmenter.
Chaque année des milliards de dollars s’évadent du Mexique, blanchis par les grandes banques internationales, telle HSBC. Ils sont transférés dans les paradis fiscaux, pour repartir ensuite dans l’économie mondialisée. Il est maintenant prouvé que les liens entre les cartels de la drogue ayant pignon sur rue au Mexique et les banques internationales, ont permis de recycler des milliards vers les Etats-Unis et l’Angleterre.

Mais ce nouveau massacre de jeunes mexicains a peut-être été le massacre de trop.
Rappelons les faits : le 26 septembre 2014, quarante-trois étudiants sont arrêtés par la police municipale de la ville d’Iguala, dans l’Etat de Guerrero, suite à une manifestation. Aujourd’hui, toujours aucune trace d’eux, si ce n’est la découverte dans six fosses communes de 28 corps semi-calcinés portant des marques de tortures, et les aveux d'un mafieux qui déclare avoir exécuté ces étudiants sous les ordres de la police. Cette affaire révèle l’infiltration des forces de police locales par les réseaux mafieux.
Les élus politiques de la ville seraient eux aussi corrompus.

Les étudiants qui manifestaient contre la mafia sont tous issus de milieux pauvres. Certains étudiants affirment que police aurait tiré à bout portant sur les manifestants. Face à cette situation, un grand mouvement de solidarité envers ces 43 étudiants s’est levé au  Mexique et dans d’autres pays d’Amérique latine. De nombreuses manifestations se déroulent actuellement.

Le Mexique souffre d'une véritable décomposition du tissu social. L’Etat est le principal responsable de cette situation dramatique. Alors qu’il devrait d'être le garant de l’état de droit et de la loi, il s'est érigé en criminel et en mafieux en violant systématiquement la loi.

Ajoutons à cela que comme la plupart des Etats dans le monde, le Mexique est entré par ses multiples réformes dans une période néolibérale : réduction de l'appareil d'Etat à sa plus simple expression militaire et policière en grande partie corrompue, privatisation à outrance du patrimoine public, ouverture des marchés, abdication de l'autorité publique face à l'initiative privée, mais aussi face aux organisations criminelles.
La domination actuelle des groupes criminels ne s'explique pas seulement par leur stratégie de corruption et d'infiltration des institutions gouvernementales. Mais par une complicité objective de l’Etat.
Elle s’explique par l’abandon de ses missions dû à une logique libérale destructrice et prédatrice qui l’a conduit à renoncer à ses prérogatives les plus élémentaires, notamment la garantie de la sécurité, l'intégrité physique et la vie de la population. Cette même logique a fait le lit de nouvelles formes de criminalité, sur fond de hausse de la pauvreté, du chômage et de la marginalité.
Face à cette carence historique qui met en danger notre société,  les mouvements populaires doivent devenir les agents d'un changement révolutionnaire indispensable.
François Baudin


vendredi 7 novembre 2014

L’Odyssée des temps actuels



Plus de 3300 personnes dont beaucoup de femmes et d’enfants sont mortes noyées en Méditerranée au cours des 10 premiers mois de 2014.
Depuis l’an 2000, 22000 êtres humains, on parle même de plus de 40000, ont disparu en mer, au large de la Libye, de l’Egypte, de l’Italie ou de la Grèce.

La Méditerranée est devenue le tombeau où disparaissent des habitants des régions pauvres de la planète. C’est le prix à payer pour le passage. La mort est au rendez-vous du voyage.
Cette année le tribut a été plus lourd que jamais. L’année 2014 a été la plus meurtrière.

L’épopée d’Ulysse en son l’Odyssée prend à notre époque des allures de drames humains et de scandale que les gouvernants de l’Europe veulent nous cacher soigneusement. Ce poème épique d’Homère qui compte parmi les chefs d’œuvre fondateurs de l’Europe, de ce qu’on nomme la civilisation européenne, devrait être revu et corrigé et nous raconter l’horreur d’un voyage d'où on ne revient pas.
Cet afflux de migrants sur le rives occidentales de la Méditerranée est le reflet de la situation du monde : guerres dont la responsabilité principale revient à l’Europe et plus globalement à l’Occident, crises et misère dues au pillage des ressources organisé par les grandes puissances au services des entreprises multinationales.

Face à ce drame de l’immigration, l’Italie en 2013 avait mis en œuvre l’opération Mare Nostrum. 32 navires appuyés par des hélicoptères, des drones et des avions furent mobilisés pour sauver des vies humaines de la noyade.
En un an, selon les autorités italiennes, plus de 100 000 migrants ont pu être sauvés des eaux. Mais un tel dispositif coûtait trop cher pour la seule Italie. L’Europe n’ayant jamais accordé aucune aide.
L’Italie ne pouvait pas porter seule la charge de sauver des vies en méditerranée. Elle a donc mis fin à cette opération de sauvetage.
Depuis le 1er novembre, l’opération Mare Nostrum est remplacée par l’opération Triton pilotée par l’Agence de sécurité européenne Frontex. Ce changement est simplement le signe d’une orientation de plus en plus répressive de la politique européenne. Triton est le joli nom d’un contrôle renforcé aux frontières maritimes de l’Europe du Sud.

Dans le système mondialisé actuel, les marchandises, les capitaux circulent sans contrainte et sans contrôle. Mais pour les hommes et les femmes c’est autre chose. Alors que nous Européens, nous nous permettons de voyager dans le monde entier comme touristes et aussi parfois comme militaires en opération, presque tous les habitants de la planète sont interdits de circulation.
L’Europe est devenue cette forteresse ouverte à tous les vents de la marchandise et des capitaux, mais fermée aux hommes et aux femmes qui sont les victimes de cette même politique d’ouverture mondialisée du marché.
Cette armée de pauvres qui campent et meurent aux portes des pays riches est considérée comme une menace et aussi comme une armée de réserve dont on dispose telle une marchandise permettant de mener une pression économique sur les salariés de nos pays.

Il faut absolument sortir de cette vision qui considère l’immigré comme une menace ou une marchandise à notre disposition.
Il faut sortir de cette opposition, artificiellement créée, entre migrants et nationaux, car notre humanité est commune face à une mondialisation qui transforme l'homme marchandise ; une marchandise qu’on peut laisser périr au large de nos côtes méditerranéennes.

François Baudin

dimanche 2 novembre 2014


ZIAD MEDOUKH


CHRONIQUES
D’UN ÉTÉ MEURTRIER À GAZA


RÉCIT D’UN GÉNOCIDE RÉPÉTÉ





Kaïros / Témoignage

vendredi 31 octobre 2014

Pourquoi mourir à 21 ans ?


La mort le week-end dernier à Sivens dans le Tarn, de Rémi Fraisse jeune étudiant de 21 ans, a indigné une grande partie des Français.
Pourquoi mourir à 21 ans ?
Pourquoi succomber sous les tirs de grenades offensives lancées par des gendarmes ?
Le président du Conseil général du Tarn, Thierry Carcenac, a déclaré quelques jours après le drame : « Mourir pour des idées c’est une chose, mais c’est réellement stupide et bête ».

Cet homme politique qui devrait avoir en tête l’unique préoccupation de l’intérêt général, ne semble pas avoir compris que des jeunes, qui pour la plupart sont des militants non violents, se mobilisent pour défendre ce qu’ils considèrent comme le bien le plus précieux : la création.
Pour cet homme politique étiqueté de gauche et responsable de la vie démocratique d’un département français, défendre la création, défendre l’environnement, défendre l’avenir de l’humanité, c’est stupide et bête.
Rémi pensait au contraire que veiller sur la création, renouer avec elle et avec l’homme qui y habite, revêt un sens. La plus haute signification.

On parle tous les jours dans les médias des périls qui pèsent sur la planète. Réchauffement climatique, pollution, marchandisation de la nature, exploitation outrancière des sols, appauvrissement des populations victimes de la spéculation foncière…
Ces fléaux ne sont pas lointains et nous en sommes directement responsables.
Aujourd’hui ils se matérialisent à Sivens dans cette zone humide que Rémi voulait sauver, comme il se matérialise à Notre Dame des Landes, ou encore à Ducrat dans la Somme où le projet de construire une ferme industrielle de 1000 vaches rencontre l’hostilité de toute une population paysanne et citadine.
Pour que ce projet ne voie pas le jour, des hommes et des femmes sont prêts à aller en prison comme on a pu le voir cette semaine encore après le jugement sévère du tribunal correctionnel d’Amiens.
Cela, Monsieur Carcenac, est-il capable de le comprendre, ou dira-t-il à nouveau : c’est stupide et bête ? Est-ce stupide et bête de dire que la nature qui nous a été donnée, nous en avons en quelque sorte la responsabilité, nous en sommes les gardiens. Rémi avait probablement cette conscience aiguë que l’homme est le gardien de la création.

Les dangers écologiques qui nous menacent tous et jusqu’à nos portes, dans notre vie quotidienne, sont les conséquences d’une vision du monde fondée sur la recherche du profit. Comme si tout autour de nous, chaque chose, chaque être vivant et aussi chaque être humain à chaque instant, était à notre disposition pour notre plus grand profit.

Le jeune Rémi manifestait son opposition au barrage parce qu’il voulait veiller sur la création. Il était libre dans ses choix. Et il savait probablement qu’une terrible tension était en train de naître sur le site de Sivens.
Il savait que la fermeté des pouvoirs publics et l’énorme mobilisation policière ne pouvaient mener qu’au drame. La tension montait depuis des semaines autour du chantier du barrage. Un militant de Confédération paysanne avait dit aux gendarmes quelques instants avant le drame : « Vous allez finir par tuer un de ces jeunes, et vous serez obligés d’arrêter le chantier » ;
 Il ne faut pas s’étonner de cette issue tragique.

On ne peut accepter de telles violences et encore aujourd’hui il est possible de sauver cette zone humide de Sivens.
Mais il aura fallu des mois de bataille et hélas aujourd’hui la mort d’un jeune de 21 ans.

François Baudin


mardi 28 octobre 2014

Vérités et vérité






Propos introductifs à la soirée du 25 octobre 2015

Vérités avec un s, écrit au pluriel, n’a pas le même sens que vérité sans S. L’un (avec un S) sous entend qu’il n’y a pas de vérité puisqu’il y en a plusieurs.

Pourquoi ?

Pour beaucoup et même pour presque tout le monde la vérité ne peut s’entendre qu’au singulier. Il ne peut y avoir qu’une seule vérité et s’il y en a plusieurs, il n’y en a pas.

Même si ce singulier est un particulier qui n’arrive qu’une fois. Il ne peut y avoir qu’une seule vérité à cet instant.
Par rapport à quelque chose qui arrive, on pense la plupart du temps qu’il n’y a qu’une seule vérité. Si je dis par exemple : cette pomme est mûre, je pense que cette pomme actuellement est bien mûre, quelle que soit la perception que j’ai de la pomme.
Je dis la vérité sur la pomme si je dis qu’elle est mûre et j’aimerai que d’autres partagent ce jugement sur la pomme.

Pour d’autres il n’y a pas de vérité au singulier même à un instant donné bien particulier, mais il n’y a que des pluriels. Ainsi par rapport à cette pomme, certains diront qu’elle est mûre et d’autres diront qu’elle ne l’est pas encore tout à fait. C’est une affaire de goût.

Et lorsqu’on pense « vérités » au pluriel, on dit qu’elle est relative.
Qu’elle est relative au sujet. Qu’elle est relative au point de vue que l’on adopte, que l’on a. Le point de vue que le sujet a sur la chose à partir de laquelle il porte un jugement. Il faut dire que cette histoire du point de vue a traversé la philosophie surtout depuis Leibniz.

Le sujet qui dit la vérité c’est nous, c’est chacun d’entre nous. Si la vérité est relative au sujet, il n’y en a pas, ou plutôt il y en a une pour chaque individu.
La vérité serait donc relative au sujet et relative à la situation vécue par le sujet.
Or on sait aussi que le sujet (nous-même), est changeant comme la chose que l’on perçoit. Aujourd’hui nous sommes ainsi, demain nous serons différents. Tout change tout le temps, et nous aussi. Vous savez c’est la fameuse phrase d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Et si on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve : Où est la vérité du fleuve ? Où est ma vérité ? Car moi aussi qui plonge dans le fleuve (dans le flux comme dit Héraclite, où je suis immergé, où je suis embarqué), je suis flux changeant.

Demain on sera différent d’aujourd’hui. Lorsque je dis demain on sera différent, on peut aussi dire dans une seconde on sera différent. Nous changeons tout le temps, à chaque instant, et les choses et la réalité qui nous entourent changent aussi. (nous ne distinguerons pas choses et réalité)
Si la vérité est relative à l’instant présent et au sujet qui le vit, il n’y a pas de vérité : au sens absolu, ou encore au sens universel.

Certains ne peuvent pas se résoudre à cette conclusion et vont chercher au-delà de l’instant présent une vérité qui dure et ne change pas, une vérité qui fonde et une vérité qui guide l’action. C’est toute la question de l’essence et de l’existence, ou encore de l’essence et de l’accident qui vient d’être posée, c’est la question de l’idée et de sa chute dans la matière où elle se pollue. Dans cette conception l’essence c’est ce qui dure, l’accident c’est ce qui change ; la matière c’est ce qui masque la vérité. L’essence est du domaine de la vérité.
Voilà une des grandes questions philosophiques qui a traversé toute la pensée humaine.

La question de la vérité est la question la plus universelle qui soit. A toutes les époques et en tout lieu on s’est posé cette question. Et se poser cette question est éminemment philosophique.

Pourquoi s’est-on toujours posé cette question de la vérité ?
Parce que de cette question va dépendre la manière de vivre ensemble. Vivre ensemble c’est s’entendre même provisoirement sur ce qui nous entoure, sur ce que nous pensons être la vérité, ou encore s’entendre sur ce qui fonde notre vie commune, sur ce qui nous réunit.
C’est s’entendre sur ce que nous considérons comme vérité.
Il faut bien souligner que la vérité est ce qui unit et fait vivre les hommes entre eux. Et donc elle est aussi ce qui va les faire se combattre entre eux. Voilà la force ou la puissance du mot vérité. La vérité divise et unit les hommes.

La philosophie s’est toujours posée cette question de la vérité. Qu’est-ce que la vérité ?

Pour ma part j’ai consacré 3 livres à cette question.

Le 1er tome porte sur le lien entre philosophie et vérité.
2) le second porte sur le rapport entre Discours et vérité.
3) troisième qui est écrit et fera l’objet de deux livres séparés publié en 2015 porte sur Être et vérité.

Je vais vous présenter en quelques mots une partie de ma démarche que ces trois livres racontent et expliquent, et qui part du mot vérité.
Qu’est-ce que ce mot ?
D’où vient-t-il ?
Que signifie-t-il ?

Le mot vérité vient du latin veritas
Le sens de veritas est celui d’une adéquation, d’une conformité. Conformité d’un discours avec la chose ou la réalité dont on souhaite parler, qu’on souhaite rapporter. Je reprends l’exemple du début : la pomme est mûre. Ce discours qui est aussi un jugement sur la pomme prétend être en adéquation avec la chose (pomme). Je pense qu’il est vrai. Qu’il tend vers le vrai.

Deux nouvelles questions se posent alors :
1) Premièrement qu’est-ce qu’un discours ?
2) deuxièmement qu’est-ce qu’une chose ou encore qu’est-ce que la réalité dont on souhaite parler, qu’on souhaite représenter, dont on souhaite produire un discours. (réalité, choses, objets, êtres vivants, hommes, phénomènes, évènements, processus, etc.)

Qu’est-ce qu’un discours, qu’est-ce qu’une représentation, et quelle différence y a il entre une chose et sa présentation ? Une chose et son discours.

Il faut aussi souligner (et c’est très important) que toute re-présentation, tout discours, devient une présentation lorsqu’elle ou il est communiqué au monde.
Dit autrement : toute représentation de quelque chose (c'est-à-dire tout discours) devient (est) autre chose dont elle parlait qu’elle représentait précédemment à l’instant de l’expérience qu’on en a eue, lorsqu’elle est communiquée, lorsqu’elle est mise au monde, lorsqu’elle est projetée dans le flux, dans le devenir. (Il faut bien saisir la différence entre représentation et présentation). Peu de philosophes ont réfléchi de manière radicale à cette différence.

Il faut alors réfléchir à la puissance de tout discours, (de toute représentation) lorsqu’il est communiqué au monde, lorsqu’il devient de fait, de manière effective, une nouvelle chose du monde. Il devient puissance de transformation du monde. Puissance de changement pour le monde. Puissance de changement ou puissance conservatrice.

Et même réfléchir au concept de puissance. Qu’est ce que la puissance ? En différentiant correctement cette puissance du sens qu’elle met en mouvement, et de la chose qui les emporte effectivement tous les deux (sens et puissance) dans le devenir.
Ce qu’on appelle puissance du langage, ou puissance d’une œuvre d’art par exemple, ou puissance d’une théorie mathématique, d’une hypothèse scientifique, puissance d’une opinion. Puissance d’une idée lorsque celle-ci est communiquée.

Une nouvelle question apparaît : comment se forme une représentation, comment se forme un discours, selon quel schéma, dans quelle condition ?

Emmanuel Kant a travaillé sur cette question, et nous a apporté des idées totalement nouvelles pour l’époque.

Nous arrivons alors aux notions kantiennes de schématisme transcendantal, de catégories, de concept purs de l’entendement qui permettent à l’homme d’avoir une expérience de ce que Kant appelle le divers intuitionné (C'est-à-dire le flux divers de tout ce qui nous arrive comme on a dit au début) et d’en constituer selon ces concepts purs de l’entendement une représentation unifiée.

Le divers de l’intuition, (ou ce que d’autres ont appelé la multiplicité) c'est-à-dire ce qui arrive jusqu’à nous en tant que réalités intuitionnées et diverses, est toujours selon Kant, représenté et donc unifié par nous, par notre entendement sous les concept d’espace et de temps. C'est-à-dire unifié, redonné, représenté en étant resitué sous ces concepts espace-temps.
Et c’est seulement par cette représentation unifiée sous les concepts de temps et d’espace que l’homme peut faire l’expérience de quelque chose.
Sinon selon Kant aucune expérience n’est possible ni aucune représentation. Voilà très résumé la théorie kantienne de la vérité fondée sur la raison humaine et ses catégories pures de l’entendement qui œuvrent sous les concepts transcendantaux d’espace et de temps.

Mais quel est le rapport entre ce processus de représentation, processus unifiant, et la vérité. Ou encore quel est le rapport entre ce processus de l’expérience et la chose dont on fait l’expérience.
Quelle est la nature de la chose telle qu’elle se montre ?
On a toujours cette seconde question qui reste en suspens : qu’est ce qu’une chose ? Qu’est-ce que la réalité ?

Pour Kant une chose telle qu’elle se montre est inabordable en elle-même. On peut même se poser la question de son existence propre, car vous avez bien compris que dans la perspective kantienne, la réalité est construite par l’homme sous les concepts de la raison pure.
Et si il y a une vérité propre des choses, celle-ci est inabordable.

D’autres philosophes iront jusqu’à dire qu’il n’y a pas de vérité dans les choses. Que tout est construit par nous dans le cadre d’un jugement, d’un discours, d’une hypothèse…
On voit la position centrale de l’homme par rapport à cette conception de la vérité. L’homme est celui qui donne du sens aux choses, qui construit la vérité à l’occasion d’une réalité diverse (multiple) qu’il intuitionne.

La question fondamentale de la vérité considérée comme adéquation (approche) entre une chose et son discours si on s’intéresse à la façon dont un discours se construit, pose la question de la vérité elle-même.

Car dans bien des cas, le discours lorsqu’il devient doxa unifiée, devient vérité et conformité à laquelle nous devons justement nous conformer. Vérité apprise et à laquelle nous devons nous conformer. Voilà une puissance singulière de la doxa. Marx a appelé cela : l’idéologie dominante, qui est toujours l’idéologie de ceux qui dominent.

Vous voyez dès qu’on réfléchit on est embarqué dans une suite indéfinie de questions. Et à chaque étape d’autres questions arrivent. C’est le propre d’une démarche philosophique qui peut nous emmener très loin et très longtemps. Pour moi c’est passionnant et dans mes textes c’est un peu vers ce voyage que je souhaite emmener le lecteur.

Dans le deuxième volume intitulé Discours et vérité, j’essaye de répondre à cette question du rapport entre discours et vérité.

2) Mais le mot vérité peut aussi revêtir d’autres sens que celui d’une adéquation entre un discours et une chose, un discours et la réalité, ou entre un discours et un évènement, un phénomène ou encore une situation.
En Grec vérité se dit alètheia. Ce mot alètheia est composé du privatif a, et du mot léthé.
Le léthé c’est quoi : c’est l’oubli. (Le fleuve grec léthé c’est le fleuve de l’oubli). On a tiré par exemple le mot léthargie ou létal de léthé.

Donc en Grec la vérité (qui se dit alètheia) c’est ce qui est sans oubli. Il y a deux négations dans ce mot : le a privatif, et le l’oubli. Deux privatifs, car l’oubli est bien une privation de quelque chose, une privation de connaissances. Deux négations ça fait du positif. Moins par moins égale plus.

Qu’est ce que cette conception de la vérité (sans oubli) sous entend ? : Que la vérité est cachée dans la chose qui se montre. (vous voyez qu’on revient à l’essence que cache l’accident, l’essence que cache l’existence comme accident)
Cela veut dire que la chose cache la vérité qui se dévoile du sein de la chose. C’est aussi l’idée que la vérité éclot de cette même chose.
La vérité pour l’homme grec qui est un navigateur infatigable, c’est ce qui apparaît à l’horizon comme le soleil apparaît un matin brumeux devant la proue du bateau.
Cette conception est dualiste et aussi dialectique. (dualité entre vérité et chose, vérité et évènement, vérité et réalité). C’est en fait aussi cette conception qui a traversé toute la philosophie et même pour partie la religion.

Quelle sera la position de l’homme par rapport à cette conception de la vérité comme ce qui est dévoilée : l’homme est celui qui dévoile la vérité, qui la fait apparaître, qui la décèle. Tous les romans policiers sont fondés sur cette conception de la vérité cachée que l’enquêteur finit pas nous faire découvrir.
La position de l’homme est donc également centrale, comme elle l’était déjà dans la précédente conception de la vérité (veritas) en tant qu’adéquation ou conformité.

L’homme fait apparaître la vérité par la parole, par la pensée, par son travail de fouille.
Mais cette conception (et cela est important) sous entend aussi que le lieu d’apparition se trouve dans la chose. Donc plus que dans la conception kantienne, on donne un statut à la chose comme lieu et temps d’apparition de la vérité.
Le lieu (c’est-à-dire l’espace, le temps et la chose) sont à la fois ce qui cache et ce qui permet à la vérité d’advenir. Et cette vérité advenue sera décelée par l’homme.

Vous voyez on n’est plus dans le domaine de la représentation ou du discours, mais on est dans celui du décèlement, de la mise à jour puis de la garde et de la conservation. Voilà résumé encore très vite, la pensée du philosophe allemand Heidegger. Décèlement, mise à jour et garde qui adviennent par l’homme. Décèlement et mise à jour qui sont des luttes que l’homme mène contre l’opacité, contre l’oubli.
Cette conception est dualiste, dialectique et aussi guerrière, elle ne peut envisager la chose que comme quelque chose d’opaque, de sombre qui cache l’essentiel et au sein de laquelle est tombée la vérité. C’est la conception de Platon, celle qu’il exprime très bien dans le mythe de la caverne.

Mais pas toujours.

3) Car alètheia peut aussi se traduire par course divine. Dans cette conception ou cette traduction du mot vérité (grec alètheia (alè-théia) comme course divine) Dieu ou la vérité, ou encore le sens ne se cache pas, mais se manifeste à travers la course des choses, se manifeste grâce à ce qui se passe, ce qui advient, ce qui devient.
Dans ce cas la vérité ne se cache pas, n’aime pas à se cacher comme l’écrivait Héraclite, mais au contraire se manifeste par les choses, grâce aux choses et à leur course. Dieu dans ce cas n’est pas un sadique, il ne nous trompe pas, n’aime pas à nous tromper. Mais au contraire se montre en chaque chose.
Pour celui qui ne croit pas en la divinité, cela veut tout simplement dire que le sens ou la vérité des choses, ou la vérité de l’évènement se montre dans chaque chose, dans chaque évènement, dans chaque situation. Elle n’est donc pas cachée, et la tâche de l’homme ne sera pas de la déceler : mais elle est au contraire manifestée par l’évènement, par la situation, par la chose.

Qu’est-ce que la vérité dans ce cas : c’est ce qui se montre à chaque instant.
En Anglais le mot vérité se dit truth. Ce truth provient de tree. L’arbre. Qu’est ce qu’un arbre : c’est ce qui est là, ce qui est présent, solide et sur lequel on peut s’appuyer, on peut avoir confiance. Ce qui ne trompe pas, ne ment pas. Ce qui n’est pas caché. Voilà ce que veut dire truth. Qui est aussi en définitive bien éloigné de véritas comme adéquation, conformité d’un discours et au final discours conforme à une doxa.
Truth dans son sens étymologique est également bien éloigné d’alethéia en tant que ce qui est sans oubli et qui était caché.
En hébreu on trouve la même signification dans le mot emet, qui a donné amen. Amen, amen en vérité. Amen, c’est ce sur quoi on peut s’appuyer, qui est solide comme le rocher. Comme le roc sur lequel on s’appuie.
Voilà donc une troisième possibilité pour le mot vérité. Vérité en tant que ce qui est solide et qui se manifeste, qui est toujours ouvert et donné toujours en présent dans chaque chose.

On est alors loin de la vérité comme représentation. Mais on est dans la présentation, dans le présent, dans l’instant de la chose ou de l’évènement donné.

La question qui est alors posée est celle-ci : l’homme dont nous parlons est-il en capacité d’entendre la vérité manifestée, de la recevoir ?
La position de l’homme devient alors bien différente. L’homme n’est plus central, il ne donne pas la vérité, il ne donne pas le sens aux choses, il n’est pas non plus celui qui la découvre, la fait advenir contre une opacité, mais il l’entend à travers les choses qui la manifestent à chaque instant.
La question de l’écoute est posée à cet instant. L’écoute du monde, l’écoute de toute chose, l’écoute de l’autre homme. La question de l’écoute et bien entendu de la surdité.

Nous pensons justement qu’une des caractéristiques essentielles de l’homme est cette capacité d’écoute, capacité d’entendre, écoute du sens donné par toute chose à chaque instant. Alors pourquoi l’homme est-il sourd au sens qui se manifeste pourtant à chaque instant ?

Voilà pour moi où se situe la philosophie : dans cette capacité d’entente du sens, ou encore de la vérité que chaque chose montre, manifeste à chaque instant.
Et la philosophie ne situe pas dans la capacité de jugement, dans la capacité de construire un discours qui sera toujours seconde, ni dans la tentative de représentation de la chose telle qu’elle s’est présentée selon un point de vue particulier. Ni dans la capacité de décèlement d’une vérité cachée dans l’opacité des choses.

Vous voyez à travers une simple façon de traduire le mot vérité, véritas, alétheia, amen ou truth : on a trois conceptions du monde bien différentes.

On pourrait penser qu’il s’agit d’un simple amusement, d’un jeu sur les mots, d’un exercice purement gratuit. Une distraction d’un samedi soir entre amis. Mais en fait non. Car de ces différentes conceptions du mot vérité : c’est notre positionnement dans le monde qui est en jeu. Positionnement dans le monde et positionnement avec autrui. Positionnement de chacun d’entre nous.


François Baudin