mercredi 20 janvier 2016

Se sortir du poison identitaire





Se sortir du poison identitaire

J’ai intitulé ma conférence : Le poison identitaire, parce que je vais essayer de démontrer en quoi ce que l’on nomme identité nationale, identité de la France, ou ce que l’on qualifie aujourd’hui d’identité, sont des leurres, des mensonges ; en quoi la revendication identitaire mène dans une impasse, en quoi toutes ces notions, toutes les idées centrées sur l’identité, sont des nuisances, des repliements, des enfermements qui ne peuvent que mener à l’oppression, à la violence et finalement à la mort. L’identité : voilà une maladie, une peste qu’il va falloir combattre avec force et détermination.

Je vais commencer par lire un extrait d’une chronique publiée sur le blog des éditions Kairos, écrite le 7 novembre 2015, donc trois jours avant les massacres de Paris :
                                         
« Je me souviens, dans les années 60 et 70, lorsque nous rencontrions un homme ou une femme, nous ne lui demandions pas, avant même d’entamer un échange avec lui, de quelle religion, de quelle origine, de quel pays, de quelle nation, de quelle chapelle, de quelle famille il était. Seule la qualité d’homme devait suffire pour échanger avec lui.
Notre simple désir était de rencontrer, de connaître son semblable. Nous placions alors, avant tout autre chose, le fait que la personne que nous avions en face de nous, était d’abord et en premier lieu, le même que nous, un être humain. La catastrophe du nationalisme que nos parents avaient vécue en Europe dans les années 1930 et jusqu’en 1945, était encore dans toutes les mémoires et il fallait bâtir au-delà des frontières, un autre monde possible. Par exemple en France, l’idée européenne devait guider nos actions. L’idée internationaliste devait l’emporter sur la division, la séparation, et la concurrence de tous contre tous. 

Cette manière de voir l’autre comme son semblable se concrétisait de manière pratique par une ouverture fondée sur le sentiment d’appartenir à un même ensemble qui constitue l’humanité.
Parmi les jeunes de l’époque, une soif de découverte, de possibilités infinies de rencontres, de voyages, de mobilité devait déboucher pour la génération de l’après Seconde Guerre mondiale, vers un monde réconcilié. Dominait alors, le sentiment d’appartenir à un même monde qu’il nous fallait bâtir ensemble. (…)

Mais le poison identitaire a fait son œuvre. Chacun est devenu son propre ennemi en cherchant à tout prix à s’enfermer dans une identité que le plus souvent on lui avait assignée de l’extérieur.
Avant d’être un homme, tu seras un musulman, tu seras un juif, tu seras de telle ou telle nationalité, de telle région, de telle religion : tels sont aujourd’hui les mots d’ordre qu’on répète en permanence.
Le poison identitaire devient alors une véritable peste pour tous.
Nous oublions que la longue histoire de l’humanité qui débute dès le paléolithique, donc il y a plus de 10 000 ans, est celle de l’immigration, de la mixité et du métissage. La pureté d’une nation, la pureté d’une race ou d’une ethnie, est une chimère inventée, une idéologie néfaste, une manière de dominer l’autre, de le rendre esclave. Elle se solde dans plupart des cas par la volonté de contraindre par la force chaque individu à son propre modèle, en définitive à ses propres intérêts. Elle est le chemin direct qui nous conduit à la disparition, à la mort.

Voilà donc le constat posé. Voilà le danger identifié. Mais avant d’essayer de trouver les armes qui nous permettront de lutter contre ce danger, nous devons :

1.     Dans un premier temps, passer par une définition du concept d’identité. Qu’est-ce que l’identité ? A quoi correspond cette idée et finalement ce concept ? La réponse dans cette première partie sera d’ordre philosophique. Elle sera courte et prendra quelques minutes, car cette conférence n’est pas philosophique. Cependant on ne peut pas traiter de l’identité sans passer en revue quelques concepts philosophiques.
2.     Dans un second temps il faudra essayer de comprendre, en 2016, pourquoi nous en sommes arrivés là. Pourquoi les hommes et les femmes des années 1950/ 1960/1970 ont-ils perdu la bataille des idées ? Pourquoi cette idée identitaire qui est en définitive une idée conservatrice de droite, voire même d’extrême droite de type fasciste, a-t-elle gagnée ?
Les idées d’universalisme, d’égalité et de libération dominaient et structuraient la vie politique en France et même dans le monde au cours de la période précédente. Au cours des dernières décennies, entre 1980 et 2010, toutes ces idées ont reculé au profit de celle de l’identité. Lors de la seconde partie de mon exposé, il ne sera pas possible de répondre de manière exhaustive à la question du pourquoi. Pourquoi le recul, pourquoi cette défaite des idées ? Il faudrait plusieurs livres. D’ailleurs un grand nombre d’ouvrages porte sur ce thème. Dans cette seconde partie, mon approche sera principalement économique et aussi politique.
3.     La troisième partie sera consacrée au comment : comment se soustraire à ce façonnage de l’opinion, à ce façonnage des consciences ? Que faut-il faire, que faut-il dire ? Il est évident que dans le cadre d’une intervention de 45 minutes, il ne sera pas possible de répondre à cette interrogation. Et justement, c’est le thème du débat qui devra encore se poursuivre cet après midi et probablement bien après.


Première partie : qu’est ce que l’identité ?

Aristote, dans de nombreux textes, fut parmi les premiers à définir ce qu’est le principe d’identité. Il écrit dans son célèbre texte intitulé la Métaphysique :

« Il est impossible qu’une même chose appartienne et n’appartienne pas en même temps au même et sous le même rapport. »

Citation qui peut paraître un compliquée mais qu’on peut illustrer de cette façon simple : il est possible qu’un ciel soit, à l’instant où je le perçois, d’un bleu azur profond et demain qu’il soit nuageux. Mais il est impossible que ce ciel apparaisse au même instant lorsque je le perçois, à la fois nuageux et azuréen. Il est impossible qu’une chose au même instant soit et ne soit pas.

Une chose est toujours identique à elle-même en son présent.

Cette chose présente, identique à elle-même à un même instant et dont nous faisons l’expérience, peut être ensuite déterminée, située, jugée.
Par exemple, je fais l’expérience de ce ciel magnifique, je le juge ensuite, je le détermine, je l’explique. Mais sans cette présence originaire identifiée selon le principe d’identité, jamais je ne pourrai ensuite le juger, le déterminer selon le principe de raison qui tend à expliquer pourquoi telle chose est ainsi et pas autrement. Le principe de raison dit que toutes les choses ont leurs raisons. Que rien n’est sans raison.

Une des questions qui a été posée par la philosophie dès l’Antiquité, est celle de l’identité. L’identité d’une chose avec elle-même en son présent, mais aussi l’identité de cette même chose ou d’un être vivant au cours de son existence.
Cela alors devient très compliqué.
En effet comment une chose peut-elle être identique à elle-même et différente au cours de son devenir, s’il s’agit d’une même chose ?
Qu’est-ce que ce même qui perdure et qu’est-ce que cette différence ? En quoi la différence en question est-elle une différence ? Ne s’agit-il pas que d’une apparence ? Un voile et en définitive une illusion qui nous cache ce que la chose est en vérité ! Qui nous cache la vérité.

Adolphe Hitler, petit garçon photographié en culotte courte avec ses camarades de classe, d’où émane tant de bonté et de fraîcheur, est-il le même Hitler que nous avons connu ensuite et qui d’une certaine façon symbolise le mal absolu ?
C’est probablement cette question qui m’a hanté pendant des années et qui d’une certaine façon m’a poussé à écrire de la philosophie.
Les trois textes publiés portant sur le concept de vérité (Livre I : Philosophie et vérité, Livre II : Discours et vérité, et le troisième Livre : Être et vérité), tente en définitive de répondre à cette question.

Donc si on énonce qu’une chose est dans tous les cas toujours identique à elle-même en son présent, elle est aussi et dans tous les cas toujours différente à l’instant suivant.
Et elle est aussi toujours différente d’une autre chose en son présent. A différent de B.

Essayez de penser, même de vivre si vous proposez que A n’est pas identique à A en un même présent. On sombre alors vite dans la folie ou dans le monde prodigieux d’Alice au pays des merveilles.

La seconde série de questions qui arrive alors est celle du changement.
Pourquoi les choses changent-elles et moi aussi ?
Parce qu’une interaction, un échange, une rencontre a eu lieu à l’instant entre deux différences.
C’est bien l’échange, l’interaction, la rencontre qui a produit un changement, même infime, imperceptible, mais un changement quand même pour chacun des acteurs, ou chacune des parties de quelque chose.
Cette idée a été parmi les premières exprimées en philosophie. Héraclite la résume ainsi, aux alentours de 550 avant J.C :

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve

C’est ce changement qui nous interroge toujours, et qui nous étonne. Qui est même selon Aristote à la source de la philosophie.
Qu’est-ce qui change ? Qu’est-ce qui reste identique ? Qu’est-ce qui me différentie d’une autre chose avec laquelle je suis en interactions, en échange.
Quelle trace du passé continue, persiste ? Qu’est-ce qui disparaît ?

Nous conservons aussi, au moins en mémoire, une partie des traces de ce que nous fûmes, des traces de ce que les autres furent aussi, des traces qui nous permettent de continuer d’exister, de rester en interactions, d’être en échange.

C’est par les interactions que le fleuve dont parle Héraclite est toujours changeant, et c’est aussi par les mêmes interactions que le fleuve continue son cours et son existence. En effet si le fleuve est toujours fleuve, jusqu’à sa disparition dans l’océan, c’est par les traces laissées et produites grâce à un nombre indéfini d’interactions, d’échanges, de confluences d’autres fleuves. C’est ainsi que le fleuve peut poursuivre sa course jusqu’à son embouchure, c'est-à-dire y disparaître en tant que fleuve.

Sans interaction, sans échange, sans rencontre, aucune chose n’est possible. Et si les choses sont possibles celles-ci ne peuvent être que compossibles, c’est-à-dire possible ensemble.
Rien ne peut naître sans les autres qui sont venus au monde auparavant, rien ne peut continuer de vivre et d’exister sans les autres et en interactions avec. Rien n’est isolé. Il faut insister sur cette idée d’interdépendance indispensable à toute existence et à toute poursuite de l’existence.

Exister, continuer d’exister, c’est toujours porter les traces de ce que nous étions auparavant au-delà de l’instant présent et c’est être capable d’échanger, d’être en interaction avec un autre au-delà de notre propre limite actuelle. Donc c’est être en capacité d’émettre quelque chose à l’extérieur de nous-mêmes.
Exister c’est être en capacité (en puissance) de continuer, de se transformer ; exister c’est être en capacité (en puissance) de recevoir et d’émettre quelque chose.
La stabilité ne caractérise pas notre univers, ni l’homme, qui est en permanence métastable, c'est-à-dire en capacité de changement.

Toutes ces propositions concernent l’homme mais elles concernent aussi l’ensemble des choses, animées, inanimées, objets, œuvres d’art, discours, phénomènes de toutes sortes. Toute chose existe par les traces qu’elle garde et par les interactions qu’elle est capable de mettre en œuvre ; que ces interactions soient physiques, chimiques, psychologiques, économiques, etc.

On peut dire que notre identité, ce sont les traces que nous portons et que nous émettons au-delà de notre limite dans l’instant présent d’une rencontre, d’un échange, d’une interaction.
On peut dire aussi que notre identité, ce sont les traces qui nous sont laissées par d’autres et que nous gardons, que nous mettons en mémoire grâce au nombre indéfini d’interactions, d’échanges, de rencontres.
Mais ces traces sont en perpétuel changement. Ces traces disparaissent aussi, et ce qui les caractérise s’appelle oubli et fidélité ou tradition.

Fidélité impossible, tradition impossible, car ces traces prennent un aspect différent selon le point de vue adopté, qui lui aussi est toujours changeant. Et ces différences enteront à nouveau en interactions avec le monde.

Par exemple quelle est l’identité de la France : le grand historien Fernand Braudel a écrit des milliers de pages sur ce sujet, et d’autres avant lui et après lui.
A chaque fois le point de vue est différent. Pour Braudel, il est économique et encore il s’agit d’un certain point de vue sur l’économie, mais il peut être religieux, politique, diplomatique, démographique, géographique, social etc.
De plus à chaque publication, l’identité de la France va changer par la trace nouvelle que cette même publication laisse dans les esprits. Il en est ainsi pour toute production humaine.


Mais pour l’homme il y a quelque chose qui lui est propre ou fortement développé : la conscience immédiate qui accompagne à chaque instant ce que nous vivons, conscience de chaque échange, de chaque rencontre qui peuvent pour certaine d’entre-elle changer le cours de notre vie. Je pense par exemple à la rencontre amoureuse. L’homme a conscience que sa construction subjective dépend de ses rencontres.

Pour terminer cette première partie, résumons les quelques idées développées qui sont : celles de traces, de mémoire, de garde, de point de vue, d’interactions à chaque instant, de réciprocité, d’interdépendance, d’échanges, de métastabilité, c'est-à-dire de capacité à recevoir de nouvelles informations (idées) qui nous modifieront, qui nous changeront et détermineront ensuite nos actions. Enfin dernière idée : celle de la conscience qui nous accompagne aussi à chaque instant. Instants qui ne sont en définitive que des interactions.

Mais pour faire le lien avec la seconde partie, il faut y ajouter quelque chose de très important : ces échanges, ces interactions, ces réciprocités ne sont pas marqués par l’égalité. Ils peuvent entraîner la disparition d’une des parties de l’interaction, d’un des acteurs. Cette inégalité à l’instant de l’interaction ou de l’échange est le signe d’une inégale puissance entre les acteurs.


Deuxième partie


Et j’en arrive à la seconde partie de mon exposé qui porte plus particulièrement sur l’activité économique (sur les interactions économiques) et sur la politique.

C’est justement aussi la conscience humaine de vivre dans l’injustice des échanges, dans l’inégalité des puissances, qui va contribuer à construire l’identité de chacun. Cette conscience peut se nommer philosophiquement : entente du sens, entente de l’être.
L’inégalité dans les échanges, dans les interactions, entraîne des frustrations, même parfois la disparition, la mort ; elle entraîne un phénomène de repli et bien naturellement des défenses. Car l’homme ne supporte pas d’être considéré comme inférieur, comme n’étant rien, comme n’existant pas, comme comptant peu, comme étant manipulé et manipulable dans l’intérêt d’un autre. L’homme ne peut pas vivre en étant victime d’injustices, ou de ce qu’il pense être une injustice.
Le ressentiment, l’esprit de vengeance l’anime alors. Une stratégie de défense peut se mettre en place chez ce type de sujet, comme l’avait dit tout à l’heure Armelle.

Donc une dernière notion doit être évoquée ici, une notion purement humaine : celle du respect. Qu’est-ce que le respect, ce terme très utilisé dans certains quartiers de nos villes ? Pour résumer ma pensée : Le respect est une manière de regarder (specere) quelque chose ou quelqu’un comme étant déjà là dans son entièreté et de l’accueillir comme tel, donc une manière de le recevoir comme fin et non comme moyen. Respecter signifie regarder humblement et aussi parfois avec admiration lorsque l’accord se fait avec ce qu’on reçoit. C’est sur le respect et l’égalité, et à partir de la réciprocité, que doivent être fondés les échanges humains, les interactions entre les hommes. C’est sur cette base que se construit aussi l’identité de chacun, comme celle d’une nation ou d’un peuple.

Dans l’introduction, la question du pourquoi a été posée. Pourquoi on en était arrivé à cette situation où ce qui domine n’est plus cette ouverture vers l’autre et le respect qu’on lui porte, n’est plus une aspiration à l’égalité fraternelle qui caractérisait la période passée ? Au cours des trente dernières années, l’égalité et la fraternité ont reculé au profit de l’identité. Et on peut dire aussi que le respect de la personne humaine a reculé au profit de la domination.
Cette seconde partie va tenter d’apporter des réponses à ce pourquoi. Elle portera sur une analyse économique rapide et sur une analyse politique.

Je vais tout d’abord citer Karl Marx. Il faut rappeler ses classiques. Marx est toujours d’actualité en ce début du XXIe siècle, plus que jamais. Il est même visionnaire et son analyse qui était neuve en 1848, était de toute évidence en avance d’un siècle et demi.
Dans le Manifeste du parti communiste publié en 1848, il écrit dans la première partie qui s’intitule Bourgeois et prolétaires :

« La grande industrie a crée le marché mondial (…) Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communications terrestres. (…) ce développement réagit à son tour sur l’extension de l’industrie. (…) La bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière-plan les classes léguées par le Moyen Âge. »

Puis plus loin, Marx continue son explication : « L’établissement de la grande industrie et du marché mondial, s’est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l’Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie tout entière. La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs, elles les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés (…°), l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect.(…) La bourgeoise ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, (…) »

Je continue en faisant remarquer qu’on pourrait penser que ce texte a été écrit hier et qu’on vient de le lire dans notre journal favori. « Poussé par le besoin de débouchés toujours nouveaux (je pourrai ajouter aussi : poussé par le besoin de ressources nouvelles, de matières premières nouvelles, par le besoin d’inventer des produits nouveaux), la bourgeoisie envahit le monde entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations. (On pourrait ajouter encore : transformer tout en marchandises : l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, le vent qui souffle, le soleil qui réchauffe : rien ne doit échapper à la marchandisation).
Marx écrit un peu plus loin encore : « Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles entreprises nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. (…) A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins de la production de l’esprit. (…) L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles…. »

J’arrête ici la longue citation de Marx. Ce que nous vivons aujourd’hui dans le monde, Marx l’avait déjà vu. Le pouvoir dissolvant de la mondialisation capitaliste est devenue une réalité évidente pour tous.
Destruction des territoires, des pays, des Etats. Destruction des identités collectives et individuelles anciennes.
Dissolution des mondes anciens, des modes de vie traditionnelles, des familles et de la place de la femme qui devient elle aussi, comme l’homme, une formidable force de travail et une consommatrice. Voilà la figure, l’identité moderne de la femme libérée de la tradition. Le féminisme qui a vu naître la figure de la femme actuelle n’est plus une marque évidente de l’émancipation de l’humanité, comme il le fut autrefois lorsque la société traditionnelle machiste dominait encore, même en Europe. La figure moderne de la femme libérée, son identité, est celle du pouvoir et de la consommation. D’une femme de pouvoir à l’aise dans la mondialisation.

Aujourd’hui la force destructrice du capitalisme apparaît dans toute sa pureté, comme il apparaissait dans son évidence au XIXe siècle du temps de Karl Marx. Bien sûr cela ne veut pas dire que le vieux monde de la tradition ait disparu partout. D’ailleurs aujourd’hui c’est principalement lui qui résiste à l’énergie dissolvante du capitalisme mondialisé. L’ancien monde n’est pas totalement mort : la religion et sa puissance traditionnelle, plus globalement la tradition, sont toujours en maints endroits des éléments essentiels qui constituent l’identité d’un nombre important d’individus. On trouve même encore des traces renouvelées de la tradition dans nos pays européens avec les figures actuelles du catholicisme intégriste. Mais on voit bien que cette forme de résistance à la mondialisation capitaliste est conservatrice. Elle a pour objectif de conserver l’ancien.

Cependant cette force brutale et destructrice du capitalisme apparaît avec beaucoup de jeunesse aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que la force primitive du capitalisme, son énergie dissolvante est libérée des chaînes qui la contraignaient encore dans la période de l’après la Seconde Guerre mondiale. La bascule historique s’est faite dans les années 1980 et au tournant des années 1990, lors de l’échec historique et définitif de ce que furent les régimes socialistes dans le monde.
Après 1990, un seul système (le capitalisme) a été présenté comme seule possibilité pour le monde. On a même parlé à ce moment là de la fin de l’histoire. L’utopie d’un autre monde a été jetée avec l’eau sale des expériences socialistes. There is no alternative ont dit Reagan et Thatcher (une femme de pouvoir moderne et libérée) au début des années 80. Cette idée nous est répétée quotidiennement et nous y croyons massivement.

Quelles sont aujourd’hui les conséquences de ce triomphe du capitalisme mondialisé qui trouve en face de lui si peu de résistance, sauf dans certaines régions, celle des sociétés traditionnelles ?
Jamais les inégalités dans le monde n’ont été aussi grandes. Monstrueuses même disent certains. Nous vivons un développement inégalitaire sans précédent :
1.     1% des individus détient 46 % des ressources de la planète.
2.     40 % des individus possède 14 % des ressources : il s’agit des classes moyennes mondiales qui vivent principalement dans les pays occidentaux.
3.      50 % ne possèdent rien.
4.     Ceux qui restent, un peu moins de 10 % de la population ne possède peu.
5.     Actuellement dans le monde 67 personnes possèdent autant de richesses que trois milliards et demi d’êtres humains. Le patrimoine des 1% les plus riches dépasse celui des 99 % restants.

Pauvreté, mort certaine, exclusion, rejet, sentiment d’abandon, désindustrialisation, exclusion, perte de sens, désarroi, errance. Territoires entiers abandonnés. Sentiment d’être des citoyens de seconde zone. De vivre dans des territoires qui n’existent pas mais qu’on pille, etc. etc.
Sentiment pour des milliards d’individus de n’être rien dans le monde, de ne compter pour rien, de ne pas exister, d’être considéré comme quantité négligeable.
Ici en France globalement se sentiment touche peut-être 10 millions d’habitants. Ces habitants ne trouvent plus leur place dans notre pays. Ils ne croient plus en la démocratie qui semble n’être là que pour accompagner et gérer ce type de mondialisation. Ils votent Front national ou bien s’abstiennent lors des consultations électorales.
D’autre part, un grand nombre de Français et de Françaises, fils (filles) et petits fils de travailleurs immigrés issus de nos anciennes colonies, vivent dans un repli identitaire fondé sur la religion de leurs parents. L’islam.

Ce sentiment d’abandon, de n’être rien, correspond à une réalité économique, puisque d’une manière générale, le monde tourne et se développe, crée de la richesse sans avoir besoin de l’existence de milliards d’être humains.
Il faut rappeler que le capitalisme dans sa pureté actuelle ne reconnaît en l’homme que deux identités : celle de travailleur salarié (de plus en plus précaire et corvéable) et celle de consommateur. Or ces populations littéralement laissées sur le bord du chemin de la mondialisation ne sont ni l’un ni l’autre, ni consommateur ni producteur. Et l’avenir pour eux est des plus sombres.
Il faut ajouter à ce constat que les classes moyennes en Europe sont également en danger. La peur du déclassement, de ne plus compter, les angoisse. Un bon nombre risque à terme de tomber dans l’exclusion.

Une grande partie du monde, et notamment de la France, est en souffrance.
Cette situation d’exclusion, cette souffrance, ce sentiment d’impuissance face à une situation qui nous dépasse largement, ce danger réel d’un déclassement imminent va alimenter de manière presque mécanique la subjectivation identitaire et parfois violente.

Pour les Européens d’origine, qui ont toujours été bercés par un sentiment de supériorité, une idée positive d’eux-mêmes, bercés par le sentiment d’être issus de ceux qui historiquement ont dominé le monde : le repli identitaire s’effectue sur des idées nationales, xénophobes, racistes. Il s’effectue aussi à partir d’une histoire réinventée, d’une nostalgie, celle d’une époque où l’Europe, et notamment la France, dominait sur le reste du monde, notamment grâce à son empire colonial. Un système de défense se met en place et se construit à partir de ce que l’on va nommer les valeurs de la civilisation contre les barbares. Il aboutit à des idées conservatrices, réactionnaires et d’extrême droite.
Pour ceux qui n’ont plus aucune utilité dans le système mondialisé et qu’on souhaiterait expulser, chasser de la communauté nationale, et qui sont pour la plupart fils et petits fils d’immigrés, la subjectivation identitaire prend aujourd’hui la forme de la religion de leurs parents. L’islam.
Ces exclus d’origine étrangère sont en permanence exposés à l’arrogance et la suffisance des Européens. Réfléchissez une minute aux effets délétères du mot d’ordre largement diffusé dans le monde suite au massacre commis à Paris le 13 novembre 2015 : « Je résiste, je suis sur la terrasse ». Ainsi résister c’est boire un verre entre amis, ou assister à un concert rock. Ce mot d’ordre est un véritable pousse-au-crime pour les milliards d’individus qui n’ont rien, car il affiche l’aisance d’une société qui se noie dans sa propre image, image fausse en grande partie.

Voilà les figures contemporaines du fascisme
Ces figures identitaires et subjectives qui caractérisent une forme de fascisme contemporain trouve leur source dans le fait qu’il n’y a pas actuellement d’autres alternatives proposées globalement dans le monde. Comme si le capitalisme mondialisé était un horizon indépassable.
Ces figures identitaires sont 
1.     Les symptômes d’une énorme frustration, d’une totale impuissance, celle de ne pas pouvoir être assis à la table des riches ou d’en être chassé.
2.     Et deuxièmement le symptôme d’un manque, d’une absence de perspectives ou d’alternatives possibles. Il s’agit d’un manque d’espérance. L’interrogation est celle-ci : si ce monde est le seul possible, pourquoi n’y ai-je pas ma place ou vais-je la perdre selon les critères qu’il prône : argent, consommation, travail ?

Ce qui nous manque, c’est une espérance et des moyens pour nous sortir de cette situation.

La tentation identitaire arrive alors presque mécaniquement. Elle est morbide, mortifère, nihiliste. Elle aboutit au ressentiment et à la vengeance, à la destruction. Elle est une impasse qui mène à la guerre et à la mort.
Il est urgent aujourd’hui de redonner au monde dans lequel nous vivons un horizon nouveau à la hauteur des enjeux.
Il est urgent de redonner existence à celui qui est inexistant, comme à celui qui est en voie de disparaître, qui ne compte pas, qu’on laisse à l’abandon.
Toute la question est là : comment redonner à l’inexistant du monde une existence dans le monde. Dans la société du XIXe siècle, du temps de Marx, l’inexistant était le prolétaire. Aujourd’hui, il se trouve aux périphéries ghettoïsées des grandes villes (c’est le bien nommé sans-papier qui en est la figure la plus emblématique avec celle du réfugié qui vit sous une tente à Calais, ou du Marocain qui souffre dans les grandes plantations du sud de l’Espagne) ; l’inexistant habite dans les zones rurales abandonnées de la Lorraine ou d’ailleurs ; et plus largement dans les périphéries des démocraties occidentales : Maghreb, Moyen-Orient, Afrique, Asie centrale… On pourrait presque faire une carte géographique de l’inexistant du monde et de la tentation fasciste qui l’anime aujourd’hui.
Souvenons-nous du couplet de l’Internationale : Nous ne sommes rien, soyons tout. Souvenons-nous de la déclaration de Sieyès au début de la révolution en 1789 : Qu’est-ce que le tiers état ? Rien ; que veut-il être ?  Tout.

Mais cela ne veut pas dire que ces personnes n’existent pas réellement, d’ailleurs on les bombarde assez souvent, on les surveille, on crée pour eux un état d’urgence, on concocte des lois liberticides et scélérates comme la déchéance de nationalité, donc cela ne veut dire qu’on ne s’en occupe pas. Et de ce point de vue, ils existent.
Comme existent les abandonnés des zones rurales ou futurs déclassés de la classe moyenne : on répond à leurs aspirations fascisantes et à leurs frustrations identitaires, par ces mêmes projets liberticides qui les rassurent.

La question qui nous est posée n’est donc pas une question religieuse, et encore moins une guerre des identités, une guerre de civilisation, ou encore une guerre anti-religieuse ou un Djihad, une croisade. La religion est un phénomène humain partagé universellement. La religion est constitutive pour une majorité de sociétés dans le monde. Le fanatisme religieux en est la perversion fondée sur la frustration, la négation de la personne. C’est cette non-reconnaissance qui islamise et qui fanatise. Et non la religion elle-même. Je peux donner l’exemple historique de l’Irlande qui a lutté avant tout autre chose pour son indépendance. Et il faudra toujours rappeler que les grandes guerres mondiales qui furent les plus meurtrières n’ont aucune origine religieuse. Le nazisme qui se fonde sur l’énorme frustration née du traité de Versailles, en est la preuve incontestable.
La religion a même été un facteur de paix porteur de fraternité : en Inde avec Gandhi, en Afrique du Sud avec Desmond Tutu, ou même encore aux Etats-Unis avec Martin Luther King.


Troisième partie

Il me reste très peu de temps pour aborder la troisième partie : celle des solutions. Que faire ?
Nous allons y consacrer cet après-midi. Ce sera donc très court et il s’agit maintenant plutôt d’indiquer des directions.
D’une manière générale on peut dire que les solutions seront trouvées collectivement, par des échanges, des débats, probablement des luttes aussi, des combats dont nous ne voyons aujourd’hui ni les figures ni les modalités.

Nous avons terminé la partie précédente par la religion en disant que la question n’est pas religieuse. Il faut absolument se sortir de ce point de vue, car il nous enferme et contribue à obscurcir la question. Il faut se sortir de cette impasse mortifère.
C’est peut-être là qu’on veut nous emmener : aborder cette question de l’identité à partir de la religion. Tout en ne niant pas l’importance de la religion qui est une caractéristique majeure de toute société et de l’identité pour des milliards d’individus.

Mais il faut voir au-delà de cet aspect religieux, voir plus loin.

La question n’est pas non plus nationale. D’ailleurs le capitalisme mondialisé est déjà bien au-delà de la nation, qui n’existe pas pour lui. Cela fait longtemps que le dirigeant d’une compagnie multinationale a cessé d’être de telle ou telle nation. Le dirigeant de cette compagnie est chez lui partout dans le monde.
Pourtant, nous ne devons pas nier que la nation et son histoire sont également constitutives de l’identité de chacun d’entre nous.

Il faut absolument élargir l’espace de notre réflexion, aller au-delà de ce qui constitue à l’instant notre identité.

Il s’agit ni plus ni moins de la personne humaine : reconnaître à l’instant de chaque rencontre, en chacun d’entre nous un homme égal à un autre homme, une nation égale une autre nation. Ce que j’avais appelé respect à la fin de la première partie. Un peuple égal un autre peuple. Une religion égale une autre religion. Etc.
Et sur ce point il est urgent de gagner les cœurs de milliards d’individus dans le monde et en France. Gagner les cœurs c’est envoyer des signes tangibles, concrets, des paroles et des actions. Ce que l’on ne fait pas aujourd’hui, bien au contraire.
Ne pas stigmatiser, ni un individu, ni une nation, ni un peuple, ni une religion. Cesser avec cette suffisance occidentale. Et construire un récit national et mondial dans lequel tout le monde est intégré, tout le monde a une place.
Donc il faut avoir un discours tendant vers l’universel et travailler à une politique étrangère et intérieure qui va dans ce sens.
Retrouver un discours révolutionnaire sur ce point, discours qui constitue aussi notre identité française : celui de la République de l’An II, celui de la Révolution de 1848, celui de la Commune de Paris ; retrouver l’esprit qui animait bon nombre de résistants en 1944. Voilà aussi la tradition, l’identité de la France : ce chemin ouvert par les grands moments de l’histoire de notre pays. Sans jamais oublier que notre nation, la France, fut aussi et le reste encore malgré tout, un empire colonial. L’esprit colonial ancien ou néocolonial actuel, ne peut être fondé que sur l’idée que l’autre, le colonisé ou le néocolonisé, est inférieur à nous en tout. Qu’il est un barbare et n’existe pas. Il faut le dire toujours et le rappeler.

Et bien entendu, comme les causes sont essentiellement économiques : freiner et même lutter contre le pouvoir dissolvant du capitalisme mondialisé tel qu’il est mis en œuvre actuellement.
Il faut donc construire une idée différente de celle qui règne actuellement dans le monde. Idée qui permettra de redonner une espérance à chacun d’entre nous.
Idée bien différente vous l’aurez compris de celle de ma présence sur une terrasse de café comme signe de mon identité et de ma résistance. Présence sur une terrasse qui est de toute évidence une manière de vivre sans idée et dans  la consommation.

La tache est gigantesque, nous n’en verrons pas la fin.
Mais comme le dit le philosophe Alain Badiou : il y a urgence.

François Baudin








vendredi 15 janvier 2016

Guerre et paix


Si on observe l’état de la France du point de vue de l’opinion publique, de la politique du gouvernement et des réalités économiques et sociales, on peut dire sans risque d’erreur que 2015 fut une année de tous les dangers. Opinion publique, politique poursuivie par le gouvernement et réalités économiques quotidiennes se répondent en un seul écho pour dire que rien ne va plus. L’histoire, comme le disait Hamlet est sortie de ses gonds.
Les premiers jours de janvier 2016 ne nous annoncent rien de meilleur, et c’est à désespérer du monde si on devait poursuivre ainsi notre route.
Les mesures gouvernementales imposées ou en projet suite aux massacres de novembre à Paris, dessinent une société de surveillance embourbée dans l’urgence répressive et voulant s’y vautrer. Arbitraire, injustice, extrémisme, projets multiples attentatoires à nos libertés fondamentales.
Une société de fractures se met en place, une société où deux types de citoyens devront vivre ensemble. Un premier citoyen de plein droit et un autre de seconde zone. Un sous citoyen né en France mais d’origine étrangère, victime du soupçon, menacé de déchéance et en butte à de grandes difficultés.
Est-ce acceptable ?
Tous ces projets du gouvernement, liberticides et attentatoires aux droits les plus fondamentaux, répondent à une tentation partagée par beaucoup. Une tentation à laquelle a toujours succombé un grand nombre, victimes de leur propre peur. Mais le nombre ne fait pas la vérité. L’aspiration à l’arbitraire est une tentation de toutes les époques, elle répond à un besoin de sécurité, mais elle ne répond pas efficacement aux vraies questions.
De plus elle exonère les responsables de leur bilan.

Le bilan prend la forme d’un réquisitoire. Il est essentiellement social : chômage de masse, misère, exclusion, ghettos, territoires abandonnés, zones rurales en déshérence. Et maintenant par la récente décision du tribunal d’Amiens de condamner à 2 ans de prison dont 9 mois fermes, des syndicalistes de Goodyear, on assiste à la criminalisation de toutes luttes sociales, de toutes formes de résistance ou de contestation.
Cette décision judiciaire est là pour faire taire, explique un syndicaliste, qui rappelle que toutes les tentatives des salariés avaient été faites auparavant pour sauver leur entreprise. Pour ce syndicaliste, cette décision judiciaire conforte une logique de casser tout mouvement social qui se forme contre la disparition de l’emploi.

Depuis des mois, la France s’éloigne dangereusement de la démocratie et de l’état de droit. Et on a l’impression, en ces premiers jours de janvier 2016, que le mouvement s’accélère.
Période troublée, sentiment de peur généralisée, renoncement à ses droits, répression, manifestations et actes xénophobes et racistes… Voilà le décor planté qui nous mène vers des frontières obscures et incertaines où les individus n’oseront plus sortir habiller librement dans la rue, avec une kippa sur le crâne pour les Juifs ou un voile sur les cheveux pour les Musulmanes.
La politique est probablement une des plus belles vocations de l’homme. Elle répond à la générosité du cœur, à un appel que certains entendent lorsqu’ils s’engagent pour la société pour que les hommes vivent toujours mieux, en paix et en harmonie fondée sur la liberté, l’égalité et la justice sociale.
Aujourd’hui on a plutôt l’impression que c’est l’inverse.
Pour le politique, la question principale est celle de la paix ou de la guerre entre les hommes. La paix ne peut être fondée que sur la justice. Cette question de la paix, est en définitive la seule qui compte.
Puissent les hommes qui s’engagent en politique dans l’unique souci de l’intérêt général, répondre aux aspirations profondes de la personne humaine.


François BAUDIN 

vendredi 8 janvier 2016

2016 : année d’espoir et d’engagements


En ce début d’année 2016, nous devons nous associer  aux hommages rendus en mémoire des victimes des attentats perpétrés à Paris le 13 novembre dernier et contre le journal Charlie Hebdo et l’Hyper cacher il y a tout juste un an.
Pourtant ces hommages seraient beaucoup plus puissants s’ils étaient rendus à l’ensemble des victimes des attentats, notamment dans le monde arabe où des centaines et des centaines de personnes, musulmans, chrétiens, tout simplement des hommes, des femmes et des enfants meurent quotidiennement victimes du fanatisme comme des bombardements des grandes puissances occidentales et russes.
Nos pensées vont vers toutes les victimes des guerres et vers leur famille.

Aujourd’hui, il y a urgence face à cette question de la violence.
Il est urgent de repenser le modèle dans lequel nous voulons vivre, de repenser les rapports que nous devons développer entre les nations et entre les peuples. Des rapports fondés sur la justice, le droit, l’égalité, la liberté, l’autodétermination.
Il est urgent d’œuvrer avec les exclus, les plus démunis, les étrangers, les réfugiés.
Il est urgent de nouer des liens harmonieux avec la nature.
La période où tout semblait permis : interventions étrangères, pillage de la planète, exploitation de son frère, cette période est révolue. Une nouvelle phase de l’histoire humaine est à l’ordre du jour en ce début 2016. Une phase ouverte vers un autre monde possible où des perspectives d’épanouissement et de bonheur sont offertes à tous.

C’est ensemble que nous réussirons à imaginer et construire un autre monde. Que nous réussirons à relever les défis d’aujourd’hui. C’est en nous engageant pour ce monde, en nous y impliquant dans un esprit fraternel de paix, de solidarité.

Nous sommes tous saturés d’images atroces, bouleversantes ; nous sommes noyés par le malheur ; si parfois nous nous sentons impuissants face à la souffrance humaine, seul l’espoir d’un autre possible pourra nous donner l’envie de vivre et de construire ensemble une humanité nouvelle, un monde nouveau.

En France la tentation du repli identitaire comme la tentation de lois sécuritaires attentatoires à nos libertés individuelles,  mènerait notre pays vers une impasse obscure.
L’état d’urgence qui pouvait être justifié après les attentats dramatiques du 13 novembre 2015, mais de manière très provisoire, ne doit pas être prolongé en étant inscrit de manière pérenne dans la loi.
De même le projet de déchéance de nationalité pour les Français nés en France de parents étrangers, « condamnés pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la nation », est une négation du principe d’égalité inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme qui rappelle que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Ces projets attentatoires à nos libertés et à l’égalité de tous changeraient la situation dans notre pays. Il y aurait alors en France un problème démocratique majeur, une atteinte aux libertés, ce que souhaite en définitive les mouvements terroristes comme Daech ou El Qaida.

Tous ces projets qui sont actuellement étudiés par le gouvernement nous conduisent à un régime politique que nous ne voulons pas pour notre pays. Ils nous feraient sortir de l’état de droit et de la démocratie. Des procédures d’exception deviendraient alors le droit commun, mettant en danger la démocratie et la République.

Le risque des dérives sécuritaires et identitaires qui peuvent alimenter la division et la stigmatisation d’une partie de la population, est réel.

Je vous souhaite une bonne année à tous.

François Baudin


vendredi 18 décembre 2015

Noël fraternel


Les mouvements de fraternisation dans les tranchées au cours de la guerre de 1914, furent à la fois importants et rares. Importants, car ils signifièrent que les hommes mobilisés dans le carnage de la Première Guerre mondiale ne succombèrent pas tous à la folie meurtrière dont ils étaient les victimes. Ces mouvements de fraternisation se multiplièrent à la Noël 1914 et 1915. Des hommes sortent des tranchées allemandes, anglaises, françaises, ils fraternisent, chantent, dansent, boivent et mangent ensemble, et même pour certains assistent à une messe commune au cours de la nuit de la nativité.
Ainsi des hommes qu’on avait prédestinés à être des ennemis héréditaires refusèrent à certains moments de combattre. Appelés par leur conscience, ils eurent le courage de dire non à la guerre malgré les risques de condamnation pour désertion et haute trahison.
Ces actes de fraternisations pacifiques furent aussi très rares, car on imagine bien que les autorités militaires des camps ennemis et les dirigeants politiques de l’époque ne pouvaient pas supporter de tels refus de combattre qui dévoilaient au monde entier l’absolue bêtise d’une guerre terriblement meurtrière. Les chefs d’état major ennemis s’entendirent alors pour exercer la plus grande des répressions dans chacun de leur camp, et veillèrent à ce que plus jamais de tels mouvements ne se reproduisent.
100 ans après ces actes héroïques, le président de la république François Hollande a inauguré jeudi dernier un monument célébrant les fraternisations à Neuville Saint Vaast dans le Nord Pas-de-Calais.
Déplacement hautement symbolique qui vient juste après les élections régionales marquées par une montée très forte du vote extrémiste. Le moment post-électoral est à la fraternisation. A l’heure des périls, lorsque les blés sont sous la grêle, fou celui qui fait le délicat, avait écrit le poète Aragon. Et nous comprenons François Hollande lorsqu’il déclare : « Nous avons besoin, au-delà de ce qui peut nous séparer, de concorde. Ne transformons pas nos différences en défiances, nos divergences en discordes. Nous sommes tous dépositaires de la République ».

Aucun homme ne peut s’opposer à cette orientation fraternelle et pacificatrice. La véritable question n’est pas là, et la seule qui convienne à cette heure de tension, est politique. Oui, cette unité est nécessaire, mais pour quoi faire ? Pour aller où ?

Les principes républicains (Liberté, égalité, Fraternité) doivent devenir des réalités tangibles pour tout le monde et non pas de simples déclarations formelles et sans cesse répétées. Sinon le risque est grand de les voir balayer par un vote extrémiste.
Or aujourd’hui l’insuffisance de leur application dans notre pays est tellement évidente, que c’est un lieu commun de le dire : déficit démocratique, poids des lobbys dans les décisions, inégalités monstrueuses, pauvreté, chômage de masse, désespoir d’une partie de la jeunesse privée d’avenir, gouvernants déconnectés de la vie des citoyens, promesses électorales non tenues, scandales à répétition, etc., etc. La liste n’est pas exhaustive.

Tout cela donne le sentiment que le peuple est laissé pour compte, absent et très éloigné des décisions. Dans ces conditions, la défiance vis-à-vis des élus va en grandissant et la démocratie telle qu’elle est pratiquée semble être une illusion.
Aujourd’hui il y a un risque, celui de la rupture entre le peuple et ses représentants. La démocratie fondée sur la confiance est en danger.
Il est urgent aujourd’hui de rétablir l’espoir et de mener une autre politique ne conduisant pas à l’abandon de catégories entières du peuple de France.
Sinon, les mêmes causes produisant les mêmes effets, à chaque élection nous aurons les mêmes résultats, avec une montée irrésistible du nombre de voix extrémistes.

François Baudin 

mercredi 16 décembre 2015

Crise de La démocratie



Crise de La démocratie




Il n’y a pas une journée sans que le mot de crise ne soit prononcé.
Crise économique, crise sociale, crise des valeurs, crise éthique, crise politique, crise morale et aussi crise de la démocratie. Aujourd’hui je parlerai de la crise de la démocratie. Cependant, on peut dire qu’un grand nombre de nos difficultés trouvent leur source dans la situation économique mondialisée. Je rappelle par exemple qu’en 2014, Bill Gates a dit que l’emploi d’ici une vingtaine d’années va devenir exceptionnel.
Aujourd’hui, le sujet n’est pas économique, mais politique. Il est celui de la démocratie.

Le mot crise, répété à longueur d’articles, est dans tous les esprits.

Ce mot de crise correspond à une réalité mondiale pour un très grand nombre d’habitants. Il signifie pauvreté, mort certaine, exclusion, rejet, sentiment d’abandon. Sentiment de n’être rien dans le monde, d’être considéré comme quantité négligeable. Ce sentiment correspond à une réalité économique, puisque d’une manière générale, le monde tourne et se développe sans avoir besoin de l’existence de milliards d’être humains.

En Europe comme aux Etats-Unis, partout, des territoires entiers sont abandonnés. :dans les banlieues des grandes villes, dans certains quartiers des grandes métropoles, dans de vastes zones rurales où les services publics disparaissent laissant là des populations désorientées et en proie aux pires criminalités, à la pire démagogie et au nihilisme. Dans les grandes périphéries du monde où toute forme étatique disparaît.
En dehors de l’Europe, des Etats entiers ont disparu et des populations sont la proie de mafias locales, de bandes armées qui instrumentalisent une religion pour commettre leurs trafics et leurs crimes.

Si on observe ce qui se passe, on s’aperçoit très vite que cette crise qui en France touche géographiquement des territoires comme les banlieues et de grandes zones rurales, on s’aperçoit aussi que la crise n’est pas partagée par tous, car un peu partout dans le monde et notamment en France, la crise, qu’elle soit économique, politique ou sociale semble profiter objectivement à une minorité de privilégiés, de plus en plus minoritaire d’ailleurs et de plus en plus privilégiés, qui domine le monde, s’enrichit encore et toujours, et vit en définitive des jours heureux. Actuellement dans le monde 67 personnes possèdent autant de richesses que trois milliards et demi d’êtres humains. Le patrimoine des 1% les plus riches dépasse celui des 99 % restants.

Le système démocratique en vigueur dans nos pays occidentaux n’est-il pas là pour que cette minorité poursuive sa domination sur le monde ?

S’il y a crise, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle touche plus certains que d’autres. La question que l’on se pose alors est celle de la démocratie dont un des objectifs serait de maintenir, voire de développer cette tendance monstrueuse vers l’inégalité. Une des missions de la démocratie ne serait-elle pas alors de gérer au mieux ce système qui produit en permanence des crises, des laissés-pour-compte, des inégalités, des abandons ? Et aussi bien sûr des richesses.

En France depuis les tueries de Charlie Hebdo et de la porte de Vincennes début janvier, ce constat est encore plus évident : une période de doute, de questionnement s’est ouverte cet hiver 2015.

A la fin de cette terrible année 2015, le constat ne peut plus être contesté : quelque chose ne va plus. L’histoire est comme sortie de ses gonds.
L’unanimisme du slogan « Je suis Charlie » que beaucoup de nos concitoyens ont partagé cet hiver, tout comme d’ailleurs le récent front républicain contre le Front national lors des dernières élections régionales de décembre 2015, sont de même nature. Ne recouvrent-t-ils pas tel un nappage, cette énorme béance au sein du peuple, ce que d’autres avaient appelé la fracture sociale qui se développe comme jamais sous le système démocratique tel qu’il est mis en oeuvre ?

Le doute s’est emparé des esprits.
Car si beaucoup se sont reconnus dans ce slogan somme toute ambigu « Je suis Charlie », beaucoup d’autres, très nombreux et qui ne sont pas des terroristes, ne s’y sont pas reconnus et ne pouvaient pas s’y reconnaître. Je dirai pourquoi tout à l’heure.

D’une même façon beaucoup ont voté le 13 décembre dernier pour le front républicain en faisant barrage au Front national, et donc en votant parfois pour des candidats dont les thèses sont très proches de celle de l’extrême droite fasciste, si proche même qu’ils pourront devenir s’il le faut des alliés de l’extrême droite ; il ne faut pas oublier qu’au niveau des idées, à peine une feuille de papier sépare parfois un candidat qualifié de républicain de droite, d’un candidat Front national.
Cette victoire récente du front républicain ne cache-t-elle pas, la même fracture entre une masse grandissante de pauvres et d’exclus, et la classe moyenne encore majoritaire, mais elle aussi fragilisée à terme et donc en danger de disparition, de déclassement ?

Pourquoi une partie de nos concitoyens ne peuvent-ils pas se reconnaître dans la victoire du front républicain, comme ils ne pouvaient pas se reconnaître dans le slogan unificateur « je suis Charlie » ?

Oui pourquoi ?

Parce que la démocratie, la République, qui voulait se rassembler lors des manifestations du 11 janvier, qui voulait donc rassembler ses enfants, avait depuis longtemps exclu une partie de ses enfants, les avaient ignorés, les avaient stigmatisés, les avaient déjà ghetoisés depuis longtemps. Ce rassemblement du 11 janvier est apparu à certains comme une manoeuvre orchestrée par une oligarchie restreinte, très restreinte, qui n’est motivée que par le maintien de sa domination fondée sur l’exclusion.
Rarement en France, le pouvoir en place appelle à manifester comme il l’a fait en janvier 2015 à Paris et dans toutes les villes de France.
Les plus grands dirigeants de la planète, dont beaucoup de dictateurs qui n’ont que faire de la liberté d’expression, de l’égalité et de la fraternité, ont répondu à l’appel du gouvernement français et sont venus battre le pavé dans les rues de Paris pour « sauver » les valeurs démocratiques qu’on disait être mises en danger par les tueries de janvier.
Le même type de scénario s’est reproduit après les tueries du 13 novembre, que la victoire du Front républicain est venue couronnée.

Comment accepter une démocratie, une République qui exclut une partie de ses enfants ? Enfants qui habitent au fin fond d’une région rurale désertifiée et sont pour la plupart ce qu’on appelle des « Français de souche » ou qui habitent dans une ancienne cité ouvrière laissée à l’abandon comme il y en a beaucoup en Lorraine, dans un quartier d’une périphérie urbaine mise au ban de la société.
Si on fait une analyse sociologique des manifestants du 11 janvier, comme des votants républicains du scrutin régional de décembre 2015, il y manquait justement le monde rural et ses abandonnés, les petites villes désertifiées, les périphéries, il y manquait les banlieues, les anciennes cités ouvrières abonnées au chômage. Il y manquait le peuple, au moins une partie du peuple de France.

La France, la République et ses principes, la laïcité et aussi la démocratie, toutes ces évidences se fissurent et ces fissures viennent détruire notre socle démocratique.

Nous ne parlerons pas de laïcité, ni des valeurs républicaines. Mais nous parlerons de la démocratie telle que les pays occidentaux la pratique depuis plus d’un siècle.

Qu’est ce que cela veut dire ?
Le système démocratique que nous connaissons, dans lequel nous vivons depuis des décennies, notre système fondé sur l’élection de nos représentants, sur le suffrage universel, semble ne plus répondre aux questions qui sont devant nous.

La démocratie au sens premier du terme c’est la capacité des hommes à s’organiser pour vivre ensemble. La démocratie c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Aujourd’hui il apparaît clairement que ce système est là pour reproduire une oligarchie, une « élite » qui en réalité n’a que faire du peuple.
Le système démocratique avec ses rites électoraux, n’est-il pas en définitive le paravent d’une totale vassalisation de la politique par une oligarchie ?
C’est la question.

Ma première expérience politique a été mai 68. En mai 68, des millions de Français et d’immigrés ont occupé les usines, les bureaux, sont descendus quotidiennement dans les rues, se sont unis avec les étudiants.
Cette première expérience politique, d’une telle intensité, vous ne pouvez pas l’oublier, elle vous marque pour une vie entière.
Partout en 68, jusqu’aux endroits les plus reculés du pays, les habitants se sont rassemblés, ont discuté, rêvant d’un autre monde possible.
Un tel évènement n’avait pas eu lieu depuis bien longtemps. On se rappelait les grandes heures de l’histoire : la libération de la France en 1944, les grèves de 1936, la Commune de Paris en 1871, et la période révolutionnaire de 1789, et surtout à partir de 1793.
Face à la contestation globale de la société, le pouvoir gaulliste en place a dissous l’Assemblée nationale et appelé à de nouvelles élections.
Ainsi les premières affiches que j’ai collées sur les murs dénonçaient cette manipulation pseudo démocratique. Les manifestants de mai scandaient: « Election piège à cons ».

Comment voulez vous qu’une élection non préparée, rapidement mise en place, puisse résumer ce qui s’était passé en mai ? Comment voulez-vous que des élections hâtivement programmées puissent répondre à l’espoir porté par les évènements de mai ? On voulait réduire mai 1968 à un rite électoral.
Et bien entendu le pouvoir en place a été reconduit par une majorité écrasante de votants. De Gaule avait dit un jour « Les Français sont des veaux ». Et des veaux ça doit voter. Jamais le parti gaulliste n’a recueilli autant de voix qu’aux élections de juin 68.
L’élection au suffrage universel en juin 1968 a été une formidable manipulation pour étouffer ce qu’avait été mai 1968. Pour recouvrir l’espoir qu’avait été mai 1968.

Dernièrement la même opération de recouvrement, de nappage, s’est passée en Egypte qui a vécu à partir du 25 janvier 2011 et pendant des semaines, un extraordinaire mouvement populaire contre la dictature du Président Moubarak. La convocation à des élections soutenues de manière pressante par les Etats-Unis et si rapidement mises en œuvre et donc impréparées, n’a rien changé à la situation égyptienne. C’était même le but presque avoué de ces élections : faire qu’en définitive rien ne change.
Les choses étaient quasiment écrites par avance en Egypte : ces élections donneraient le pouvoir aux Frères musulmans absents de la place Tahrir, absents de la révolution démocratique égyptienne. Les Frères musulmans installés au pouvoir par les élections ont été chassés ensuite par cette même place Tahrir, pour redonner en définitive le pouvoir aux militaires du général Al Sissi, ancien compagnon de Moubarak. La révolution égyptienne est devenue une révolution de type galiléen : un retour à la situation initiale.

Quelle leçon tirer de ces deux évènements historiques (Mai 68 et printemps égyptien qui, je l’espère, n’est pas terminé) ? : Que les élections qui s’appuient sur le principe majoritaire ne détient pas la vérité. La majorité, le nombre n’a jamais fait la vérité, ni la justice.
La plupart des dictatures fascistes sont arrivées au pouvoir grâce aux élections et ont été reconduites ensuite massivement par des élections au suffrage universel.

Aucun droit fondamental n’a jamais été acquis suite à des élections, ou très peu, dans l’Histoire. Mais tous les droits, ou presque, et parmi les plus importants, comme le suffrage universel et le droit de vote, n’ont été obtenus que grâce à la mobilisation et à l’action des hommes et des femmes qui nous ont précédé. 
Nos droits fondamentaux ont été obtenus grâce à nos propres mobilisations. Ils n'ont jamais été octroyés suite à des élections qui le plus souvent n'ont fait qu'acter ce qui avait été obtenu auparavant de haute lutte. (le droit à l'avortement, le suffrage universel, les congés payés, les droits de l'homme en août 1789, l'égalité homme /femme, le droit de grève, la liberté de la presse, la sécurité sociale, etc., etc.)


La vérité, la justice, l’aspiration démocratique sont souvent, même très souvent, un fait minoritaire au départ. L’obtention de droits nouveaux est le plus souvent le résultat de mobilisation minoritaire au départ. Si les Français avaient pu voter en septembre ou octobre 1940 et peut-être même jusqu’en juin 1944, ils auraient probablement voté en grande majorité pour le maréchal Pétain. Les résistants français étaient minoritaires et pourtant c’est eux qui portaient l’histoire. Et c’est grâce à leur lutte que les droits démocratiques ont été rétablis.

Est-ce à dire que la démocratie doit être rejetée comme principe de gouvernement ?
Non, bien entendu. Et même nous devons défendre, promouvoir la démocratie, comme seul système possible, démocratie fraternelle et pacifiée. Et la plupart des contestations sont démocratiques.
Les Résistants français pendant l’Occupation, les manifestants de la place Tahrir, les manifestants de Mai 68, les « indignés » qui occupèrent les places à New York ou Madrid en 2011 et 2012 et qui dénonçaient la finance internationale, étaient et sont toujours animés par un idéal démocratique.

Mais la démocratie ne se résume pas à l’élection, même lorsque cette élection est au suffrage universel.
Il existe d’autres formes de démocraties qui viennent préparer, compléter et parfaire l’élection. Si les manifestants, les « indignés », les contestataires descendent dans les rues, c’est parce qu’il veulent plus de démocratie et estiment qu’ils vivent dans une démocratie de très basse intensité.

Mais faut-il pour autant rejeter la démocratie représentative ?
Non plus.
Pourtant la démocratie représentative est en crise.
Pourquoi ?
Parce que le lien de confiance entre les représentants et le peuple, s’il a pu exister à certaines époques, est largement rompu actuellement.
Cette rupture se manifeste par le taux élevé d’abstention, 50% et plus, taux d’abstention qui touche toutes les démocraties occidentales et principalement la jeunesse ; cette rupture se manifeste aussi par l’augmentation du vote d’extrême droite et par la tentation fasciste dans tous les pays d’Europe, vote qui met en danger la démocratie. Ce vote fasciste est populaire, il touche, bien sûr pas uniquement mais principalement les couches populaires abandonnées dont j’ai parlé au début.

On peut lister les raisons, les causes qui font que ce lien de confiance entre le peuple et ses représentants, ou entre les peuples et les nations démocratiques n’existe plus : (cette liste n’est pas exhaustive).

J’ai retenu 10 causes qui contribuent à rompre le lien de confiance entre le peuple et ses représentants.

-         1 Les politiques répondent rarement aux véritables besoins des populations. J’en ai parlé dès le début de cette intervention.

-         2 La plupart des promesses électorales ne sont pas tenues. Un homme politique de premier plan (Jacques Chirac pour le nommer) a même été jusqu’à dire qu’une promesse électorale était faite pour ne pas être tenue. Qu’elle n’engageait que celui qui l’écoute.

-         3 L’impuissance actuelle et avouée du politique, à résoudre les difficultés rencontrées, notamment les difficultés économiques ; le fait de répéter sans cesse qu’on ne peut pas faire grand-chose, que les réalités sont là et qu’il faut en tenir compte : tout cela donne l’impression ou plutôt confirme le fait que les politiques ne sont là que pour gérer au mieux un système qui se perpétue. Quand un homme politique, un élu, explique qu’il y a des réalités et qu’il ne peut pas faire grand-chose face à ces réalités, n’avoue-t-il pas son impuissance due à sa non volonté politique ? Et finalement avoue son accord sur l’essentiel. En justifiant la réalité actuelle, il justifie la situation. Les élus deviennent alors de simples opérateurs de gestion. D’ailleurs le mot nouveau de gouvernance l’indique bien. Eliminons ce concept de gouvernance du vocable politique pour le remplacer par souveraineté populaire et gouvernement.

-         4 Le modèle élitiste qui perdure d’élections en élections avec l’impression que le système démocratique n’est qu’un paravent pour maintenir toujours les mêmes au pouvoir et en définitive maintenir les inégalités monstrueuses produites par ce système.

-         5 Le rôle des médias de masse dans cette perpétuation. Alors que les médias devraient être un outil pour la démocratie, leur responsabilité est immense face à l’impasse dans laquelle la démocratie se trouve.

-         6 Le poids des « experts » dans les décisions. Ce poids est si grand qu’on a pu parler de république des experts. Experts qui passent alternativement et héréditairement un peu comme une transmission dynastique, de la grande administration d’Etat au secteur privé (aujourd’hui pour un grand nombre le secteur bancaire) pour revenir à la politique. Les mêmes tournent, pantouflent, s’enrichissent, votent des lois et héritent de privilèges.

-         7 Les lobbies qui manoeuvrent en permanence pour empêcher toutes décisions allant contre leurs intérêts particuliers. (le lobby bancaire, celui des industries pharmaceutiques, des entreprises multinationales et des centaines d’autres).

-         8 Les scandales qui émaillent en permanence la vie politique et ronge la vie démocratique. Ces scandales font penser que la motivation première de nos représentants est l’enrichissement personnel.

-         9 Le sentiment que le peuple est absent et très éloigné des décisions et laissé dans l’ignorance. Citons trois exemples récents :
§        la loi sur le renseignement qui n’a pas été précédée d’un véritable débat sur les enjeux de la sécurité et de la surveillance généralisée en France,
§        celui plus ancien de notre intervention en Libye qui n’a jamais été discutée par la représentation nationale, alors que nos avions ont effectué plus de 4000 sorties aériennes, qu’ils ont contribué à détruire un pays et changé radicalement le cours de l’histoire dans cette région du monde et maintenant dans le nôtre,
§         enfin le troisième exemple est celui de Tafta, cet accord commercial entre les Etats-Unis et l’Europe qui se négocie actuellement dans le plus grand secret. Pourquoi ce secret ? : parce que cet accord se fera contre l’intérêt des peuples américains et européens et dans le seul intérêt des industriels et du commerce mondial.

- 10 L’hypocrisie, qui consiste à prétendre que la démocratie telle qu’elle est pratiquée par les grandes puissances occidentales, rime avec paix, comme l’a écrit Alexis de Tocqueville au XIXe siècle. En fait la volonté de puissance, la volonté hégémonique sur le monde des pays dits démocratiques s’est soldée en permanence par des guerres dans le monde.

Dans ces conditions, la défiance vis-à-vis des élus va en grandissant et la démocratie représentative semble être une illusion de démocratie, un ersatz de démocratie, une hypocrisie que les grands médias perpétuent. Un peu comme les clercs de l’Ancien Régime perpétuaient le système inégalitaire des privilèges en place depuis des siècles. La démocratie parlementaire inventée au XIXe siècle, telle que nous la connaissons encore aujourd’hui, est à bout de souffle comme l’Ancien Régime l’était en 1788.
Aujourd’hui la rupture entre le peuple et ses représentants semble consommée. Peuple qui pense de plus en plus que les élections ne sont là que pour maintenir un système injuste.

La question actuelle se résume ainsi : est-ce que la démocratie représentative telle que nous la vivons répond aux aspirations démocratiques du peuple ?

L’illusion démocratique s’est encore accentuée au cours de la dernière période après l’élection de Syriza en Grèce, en butte à des grandes difficultés. Les gouvernements européens avaient dit clairement qu’ils ne tiendraient aucun compte des résultats des élections de janvier 2015 en Grèce. Qu’ils feront tout pour que les réformes programmées par Syriza ne puissent pas être mises en œuvre. Le bras de fer engagé par les gouvernements européens au service des intérêts financiers, pour faire plier la Grèce, a été dramatique pour la démocratie en Grèce. Ce petit pays a dû céder sinon il était perdu, se plier au diktat de la finance, capituler ou disparaître du concert des nations. Voilà l’enjeu. Voilà le mépris aussi. Et c’est le même mépris pour les résultats d’un vote lorsqu’il ne va pas dans le sens souhaité, mépris que nous avons nous-mêmes vécu en France, lorsque par le traité de Lisbonne, les dirigeants européens, Nicolas Sarkozy avec l’ensemble de la représentation nationale, ont imposé à la France et à tous les pays partenaires, le projet de traité constitutionnel qui avait été refusé par référendum.


II
Ce réquisitoire contre la démocratie représentative est dur, très dur, mais il correspond hélas à la réalité que nous vivons.
C’est bien la démocratie parlementaire qui fait problème aujourd’hui. Qui apparaît comme un problème que le peuple doit résoudre.

Alors quels sont les chemins qui nous permettront de sortir de ce mauvais pas ? De rétablir l’espoir qu’a pu représenter un jour le suffrage universel.
Ici, on ne peut que dessiner quelques pistes de travail. Et c’est justement par des débats, des échanges comme celui-ci que nous trouverons ensemble les moyens de changer les choses en la matière.
C’est en multipliant ce genre d’interventions, en créant et dynamisant la vie associative un peu partout que la démocratie se revitalisera. Les associations et des Conseils citoyens doivent pouvoir devenir des interlocuteurs des Institutions. Ce qu’ils ne sont pas aujourd’hui, si je regarde ce qui se passe à Nancy.

La démocratisation des institutions passe par la vie associative. Faire entrer cet espace associatif où se trouvent des citoyens, dans l’espace institutionnel et décisionnel, et ceci jusqu’au plus haut niveau, est nécessaire pour une démocratie véritable. D’ailleurs ce phénomène est actuellement en cours : je prends l’exemple de l’association Anticor qui lutte contre la corruption et qui en 2012 a obtenu l’agrément du ministère de la Justice pour se constituer partie civile dans les affaires de corruption et qui est reconnu de plus en plus comme un interlocuteur des politiques. Ce n’est évidemment qu’un début.

Par le développement de la vie associative, nous pourrons dégager un nouveau mode de représentation, sans laisser tomber l’ancien fondé sur l’élection. Cela est possible immédiatement dans le cadre d’une commune, d’un département ou d’une région. Cela est envisageable au niveau d’un pays.

Un moment de bouillonnement, de créations multiples est nécessaire. Et il faut tout faire pour favoriser des instants de rencontres, d’échanges. Car de ce terreau va naître des idées, d’autres initiatives, d’autres manières de vivre ensemble qui se concrétiseront dans de nouvelles organisations politiques et citoyennes.

Il faut affirmer qu’il y a actuellement une aspiration profonde à une autre vie démocratique. Le temps où certains se prétendent être l’élite de la nation face à une masse ignorante et incapable, masse silencieuse (majorité silencieuse comme on disait autrefois), est révolu. Le temps de la séparation et de l’opposition entre l’Etat, ses institutions et l’ensemble de la société est en voie d’achèvement. Un Etat séparé des gens et même parfois exerçant son pouvoir de répression sur les gens est en voie d’extinction. Ce type d’Etat est de plus en mal supporté, malgré les récentes décisions d’instaurer l’état d’urgence qui est une atteinte à la démocratie et à l’Etat de droit.
Je pense à terme au dépérissement de l’Etat et à la mise en place d’un régime de libre association.

Ce changement notable des mentalités, surtout parmi la jeunesse est dû en grande partie à l’apparition de nouveaux moyens de communications, d’Internet, qui favorise à l’infini les échanges, la communication. Comme il peut aussi favoriser les manipulations comme nous l’a bien dit Gérald Brunner.
Mais les échanges sur Internet se font de manière horizontale. Le savoir, l’information ou la désinformation, se diffusent de plus en plus de manière horizontale et non plus verticale.
Ce phénomène nouveau et massif d’échanges entre tous, et d’organisations nouvelles, rend la démocratie représentative, c'est-à-dire le fait de transférer son pouvoir à un autre, obsolète, d’un autre temps. Un peu comme si cette forme représentative était maintenant à bout de souffle.
Et la société dans un avenir pas si lointain, sera capable de produire ses règles et d’inventer des institutions nouvelles.
Il faut donc radicaliser la démocratie et pour ce faire, ne rien attendre ou attendre peu de ceux qui gouvernent mais ne compter que sur ses propres initiatives.

Parmi les réformes démocratiques immédiates à mettre en oeuvre citons :
§        la mise en place d’Etats Généraux en France
§        l’interdiction du financement privé de la politique notamment par les grandes entreprises
§        La mise en place d’un scrutin proportionnel
§        le contrôle des élus en cours de mandat et l’instauration d’un nouveau type de mandat impératif.
§        la suppression effective du cumul des mandats
§        raccourcir la durée des mandats et empêcher la réélection d’un élu lors du scrutin suivant.
§        la mise en place de référendum d’initiative populaire
§        la création de véritables Conseils citoyens
§        l’entrée des associations et de ces conseils dans le processus décisionnel
§        le contrôle associatif, politique et démocratique des médias et de leur indépendance…

La France, la République, la laïcité et aussi la démocratie, toutes ces principes se fissurent et ces fissures viennent détruire notre socle commun, notre capacité de vivre ensemble.
Faut-il attendre une catastrophe démocratique pour appeler à un réveil ?
Faut-il rejeter les principes qui nous rassemblent au nom de l’insuffisance actuelle de leur application ?
C’est justement en s’appuyant sur l’affirmation ambitieuse de ces principes que sont l’Egalité, la Fraternité, la Liberté que nous pourrons mobiliser les esprits et retrouver force et détermination.
Mais ces principes ne sont pas que des énoncés formels ; ils ne sont pas des mots creux et vides de sens répétés à longueur de temps ; ces principes ne sont pas des mensonges prononcés pour masquer une réalité qui vient les contredire. Un peu comme si la démocratie n’était là que pour reproduire des inégalités, reproduire une oligarchie, une élite. Dans ce cas le système démocratique avec ses rites électoraux, se transforme en masque, en paravent d’une vassalisation de la politique par une caste. Le lien de confiance entre le peuple et ses représentants sur lequel repose toute vie démocratique, est alors rompu.

Ces principes républicains (Liberté, égalité, Fraternité) doivent devenir des réalités tangibles pour tout le monde. Sinon le risque est grand de les voir balayer.
Or aujourd’hui l’insuffisance de leur application dans notre pays est tellement évidente, que c’est un lieu commun de le dire : déficit démocratique, poids des lobbys dans les décisions, inégalités monstrueuses, pauvreté, chômage de masse, désespoir d’une partie de la jeunesse privée d’avenir, gouvernants déconnectés de la vie des citoyens, promesses électorales non tenues, scandales à répétition, etc, etc… : la liste n’est pas exhaustive.
Tout cela donne le sentiment que le peuple est absent et très éloigné des décisions et laissé dans l’ignorance. Dans ces conditions, la défiance vis-à-vis des élus va en grandissant et la démocratie telle qu’elle est pratiquée semble être une illusion de démocratie, un ersatz de démocratie, une hypocrisie que les grands médias perpétuent.
Aujourd’hui il y a un risque, celui de la rupture entre le peuple et ses représentants. Peuple qui pense de plus en plus que les élections ne sont là que pour maintenir un système injuste.
Il est urgent aujourd’hui de réformer notre système démocratique afin de rétablir l’espoir qu’a pu représenter un jour le suffrage universel.

Il faut affirmer qu’il y a actuellement une aspiration profonde à une autre vie démocratique. Le temps où certains se prétendent être l’élite de la nation face à une masse ignorante et incapable, masse silencieuse (majorité silencieuse comme on disait autrefois), est révolu. Le temps de la séparation et de l’opposition entre l’Etat, ses institutions et l’ensemble de la société est en voie d’achèvement. Un Etat séparé des gens et même parfois exerçant son pouvoir de répression sur eux est en voie d’extinction.
Il faut radicaliser la démocratie et pour ce faire, compter principalement sur ses propres initiatives.

Pour conclure je dirai que si le vote dans un isoloir organisé tous les cinq ans, devait changer quelque chose, cela fait longtemps qu’on l’aurait interdit. Le fait de voter ne suffit pas.
Une démocratie de haute intensité devient une nécessité pour nos pays.
Le meilleur régime politique et économique est toujours à venir. C’est possible.


François Baudin 

vendredi 11 décembre 2015

Ouvrir d’autres horizons


En cette période de l’Avent, la nuit grandit et gagne à chaque heure sur la lumière. L’homme peut être saisi d’angoisse en ces jours de décembre lorsque l’ombre semble menacer chacun de ses pas.
Nos jours sont courts, mais l’espoir de la lumière est inscrit en chacun de nos cœurs, car nous sommes sûrs que ces jours finiront bientôt.
Des jours meilleurs, des jours heureux sont déjà là, présents, en attente, en germination. Dès maintenant nous devons penser ces jours meilleurs, les préparer dans nos cœurs, comme dans nos actions.

Car cette période assombrie que nous vivons ne peut qu’annoncer d’autres jours, des lendemains radieux, des rencontres, de nouvelles fraternités.

Notre monde n’est pas vertueux. Des excès de toutes sortes, des prédations, des barbaries, des saccages reviennent en permanence. Un ordre néfaste souhaite s’installer sans mesure, sans régulation, sans contrainte juste. Nous sommes plongés dans la violence, dans la discrimination, dans l’accusation, dans le refus de l’autre, le refus de l’étranger, et nous nous replions sur nous-même, dans l’illusion de notre identité. Nous sommes plongés dans une époque de barbarie, qu’elle soit criminelle, politique ou marchande.

Et en ces temps de désorientation, de perte de sens et de domination, il nous est difficile de penser une alternative. Difficile de penser une ouverture vers un autre horizon. L’horizon d’un monde meilleur et plus éclairé qui ne soit pas celui de l’ordre actuel dominé par l’argent, par le profit, la concurrence de tous contre tous, le pillage, le repli sur soi, sur son identité, sur sa solitude.
Le repli fondé sur la peur de l’autre, sur la peur et la haine de son frère, n’est jamais une réponse alternative au monde tel qu’il se présente actuellement dans sa démesure et sa fermeture.

Au contraire, cette attitude de repli consiste à s’enfermer encore plus dans la noirceur des jours que nous vivons, elle est une façon de renforcer les barreaux de nos prisons. Cette attitude de repli nous mène à l’abîme. Cette attitude est tout simplement le signe de la victoire de la nuit sur la lumière. Elle supprime tout horizon. Elle est une tentation qui s’offre à chacun d’entre nous : cette tentation est une illusion de sécurité.

Aujourd’hui nous savons que la lumière reviendra sur le monde, nous savons que nous pouvons briser l’illusion du repli.
Nous savons aussi, car l’histoire nous l’a enseigné que la stigmatisation, la recherche du bouc émissaire est la pire des solutions qui mène le monde à la violence et à la mort.
Notre avenir n’est pas une forteresse. Notre avenir est celui d’un monde guidé par l’accueil, la fraternité, la liberté, l’égalité entre tous.
Notre seul avenir possible sera tissé de solidarités et de partages entre tous les hommes.
C’est notre unique et belle réponse face à barbarie qu’on voudrait nous imposer.

François Baudin


vendredi 4 décembre 2015

Qu’est-ce qu’être un citoyen ?


Comment allons-nous sortir du piège dans lequel nous sommes ? Comment peut-on arrêter cette mécanique dont chaque pièce contribue à faire avancer l’autre, tel un engrenage mortifère ? Comment pourra-t-on sortir un jour de l’état d’urgence ?
Il est sûr qu’on ne pourra pas en sortir aussi facilement qu’on y est entré. Le débat qui commence actuellement en France sur la légitimité de cet état d’exception débute seulement alors que ceux qui gouvernent s’interrogent sur la manière de le prolonger au delà du 16 février 2016. Car il est bien évident que les menaces d’autres attentats seront toujours là en France au-delà de cette date.

Les guerres multiples qu’on mène sur des théâtres extérieurs et dont les dirigeants occidentaux sont en grande partie historiquement responsables, n’auront pas cessé. Les avions français, britanniques, russes ou américains continueront de mener leurs bombardements provoquant aussi la mort de milliers de civils sur des zones où nous avons contribué collectivement à détruire les Etats.

En France, la question de la pauvreté et des banlieues, ces zones de relégation et d’exclusion, sera toujours la question essentielle qu’on est incapable de régler de manière juste et démocratique.
Et justement l’état d’urgence est destiné en priorité à ces territoires français et aux populations qui y habitent. Car c’est bien là qu’il s’exerce. L’état d’urgence est ciblé à l’intérieur dans ces zones de relégation, comme nos bombardements qu’aucune décision onusienne n’a autorisé, sont ciblés à l’extérieur dans des zones où les Etats ont disparu.

L’état d’urgence en France, qu’est-ce que c’est ! Pour beaucoup de Français cela semble anodin, car une grande partie de la population n’en souffrira pas directement. Comme avant, les Français se sentiront des citoyens libres qui pourront sortir le soir entre amis, aller travailler, se promener dans les galeries marchandes et y consommer. La vie quotidienne ne changera pas pour eux. Et en plus ils auront le sentiment d’être protégé tout en ayant maintenu leur liberté individuelle. En conséquence, aucun gouvernement ne souhaitera supprimer l’état d’urgence dans un avenir plus moins proche.

Par contre, une autre partie de la population est sous une surveillance étroite. Il s’agit des étrangers, des musulmans, des réfugiés, immigrés, des pauvres, des exclus qui sont maintenant soupçonnés des pires crimes avant même d’avoir pu se défendre. Car l’état d’urgence ôte toute possibilité de défense possible. L’état d’urgence étant par définition un système de répression qui peut se passer de la justice pour prendre ses décisions. L’état d’urgence est toujours une atteinte à l’état de droit.
Et c’est bien ainsi que cela se passe. Les premières atteintes au droit et à la liberté individuelle ont déjà eu lieu : perquisitions violentes, abus des assignations à résidence provoquant des impossibilités de travailler, licenciements, enfermements abusifs…
Le site internet qui se nomme la quadrature du net, a déjà listé de centaines d’abus et de dérapages liés à l’état d’urgence.
Le virage social attendu depuis tant d’années est de moins en moins à l’ordre du jour. Les quartiers laissés à l’abandon ne seront plus que des zones de violence et de surveillance.
Par exemple, après l’assaut de la police du 17 novembre à Saint-Denis, contre le groupe terroriste, l’immeuble totalement détruit a été vidé de ses habitants. Aujourd’hui les 71 personnes délogées dorment toujours dans un gymnase, alors que l’Etat est aux abonnés absents.
Pourquoi la solidarité nationale ne fonctionne-t-elle pas pour ces familles victimes d’une guerre qu’ils n’ont pas voulu.
On ne peut pas être à la fois citoyen et xénophobe ; citoyen et indifférent, insensible à l’injustice et au rejet qui touchent une partie de nos concitoyens.

François Baudin