mercredi 8 avril 2020

Enseignements de la crise sanitaire du Coronavirus 1 par Philippe Plane



Enseignements de la crise sanitaire actuelle

Quand l’humanité est en danger, tout le monde est prêt à arrêter immédiatement ce qui paraissait intangible la veille : l’économie de marché, la croissance inconditionnelle, la consommation sans limite, le pouvoir des monopoles, pour y substituer d'autres valeurs : la solidarité, la bienveillance, l'attention aux plus démunis. Cela prouve qu'un autre monde est non seulement possible, mais plus que jamais nécessaire.
Le changement : effet de la catastrophe ou transition pensée et voulue ?
La catastrophe nous oblige à changer, elle rend impossible la poursuite des erreurs d’avant. Notre liberté est aujourd’hui des penser la transition, à ne pas répéter les erreurs qui nous ont conduit à la catastrophe, à choisir un autre chemin.


Coronavirus et transition

La crise actuelle est si considérable qu'elle permet et permettra de définir un "avant" et un "après".
Le monde d'après ne pourra pas être le même que celui d'avant.
Je voudrais d'abord revenir sur les notions de "transition" et de "catastrophe", deux paradigmes du changement global.
Une catastrophe est un événement subi (tsunami, tremblement de terre, éruption volcanique etc.).
La transition, telle qu'elle est souvent imaginée, est un changement pensé, voulu, voire coordonné, par une société humaine. On a ainsi beaucoup parlé, à propos des dernières élections, de "villes en transition", pour exprimer notre souhait d'organiser une transition écologique et sociale vers un développement durable.
La réalité est entre les deux, ou participe aux deux phénomènes.
Tout d'abord, tant dans le domaine physique que biologique, et même socio-historiques, les changements ne sont pas progressifs : ils se produisent sur un mode brutal, critique (sur un mode de crise comme les changements d'ère géologique, les mutations, les révolutions...), mais ces crises sont lentement préparées par des phénomènes inapparents, souterrains.
Dans le cas de la crise actuelle (la pandémie), on peut avancer : la mondialisation et l'augmentation des échanges internationaux, la densification de l'habitat (méga-urbanisation), et la destruction des écosystèmes (on peut ainsi montrer que l'infection humaine au coronavirus est liée à la déforestation).
Tous ces phénomènes sont "souterrains" bien qu'ils soient connus de tous, au sens où leurs conséquences ne sautent pas aux yeux. Ils aboutissent à des événements catastrophiques (Fukushima), éventuellement critiques (guerres...).
Il s'agit pourtant d'actions humaines : ce sont les hommes qui voyagent et transportent des marchandises d'un bout à l'autre du monde, construisent les villes et affament les populations rurales, rasent les forêts primaires pour planter des palmiers à huile, construisent des centrales nucléaires, etc. C'est chacun d'entre nous qui devient dépendant des commodités urbaines, consomme des produits de l'agro-industrie, consomme de l’énergie... (ce n'est pas là un reproche !)
Par toutes ces actions, les individus et les sociétés humaines se transforment, de telle manière que le retour en arrière n'est plus possible. L'homme, comme disait Sartre, est "le produit de son produit". Nous ne pouvons plus (re)devenir les chasseurs cueilleurs que nous avons été, dont les sociétés étaient caractérisées pas la stabilité et la durabilité (des centaines de milliers d'années).
Les transformations des sociétés humaines, depuis nos origines, n'a pas été pensée, planifiée, voulue, bien que nous en soyons les auteurs. Les tentatives d'infléchir volontairement le cours de l'histoire apparaissent aujourd'hui comme appartenant à l'histoire elle-même : ce sont les guerres, les dictatures, les idéologies aux conséquences elles aussi catastrophiques.
La crise actuelle est une condition d'un changement des sociétés humaines et donc aussi des comportements.
Pouvons-nous penser ces changements ? Sommes-nous condamnés à les subir ? Pouvons-nous modifier nos comportements ? Ce serait un nouveau chapitre de notre réflexion commune.


Économie et transition
L'économie est actuellement basée sur l'échange de marchandises et de services, les deux piliers du fameux PIB, qui s'échangent contre de la monnaie (l'argent), support des échanges "qui comptent" aujourd'hui. Si je veux manger, avoir un toit, satisfaire mes besoins, je dois donner de l'argent, et cet argent, je l'ai reçu en échange d'un bien, ou d'un service, que j'ai vendu.
Le coronavirus bloque ce système d'échange. La crise économique qui va suivre sera considérable. Il va falloir inventer pour s'en sortir, à moins de catastrophes en série.
Elle va nous obliger à échanger sans l'intermédiaire de la monnaie dans sa forme actuelle. Quels sont les échanges possibles sans argent ? Peut être les plus importants de tous, ceux qui survivent au temps du virus : l'échange des idées, le don sans contrepartie, l'affection, la reconnaissance mutuelle, le besoin de se rendre utile à la communauté humaine, le besoin d'y appartenir.
Idéalisme béni oui-oui des rêveurs bisounours ? Peut-être pas tant que ça : Ce temps de crise révèle l'importance primordiale de ces valeurs. Il va révéler ce qui permet vraiment à l'humanité de survivre, ce qui fait que la vie mérite d'être vécue.

La monnaie et ses conséquences
C’est au Néolithique qu’est apparu le commerce : l’échange de biens et de services, conséquence de la sédentarisation. D’abord sous forme de troc, puis est apparu la monnaie, par exemple sous forme de cauris, puis avec l’avènement des métaux, et l’apparition des civilisations, sous forme de pièces métalliques.
Avant le commerce, les échanges étaient socialement réglés sous forme de dons et de contre dons, et de potlatch : le don confère au donateur une position sociale enviée.  On ne peut pas parler à propos du don et du contre don d’échange commercial, car le don est fait sans attente de retour.
La monnaie permet d’annuler « l’obligation » (sociale) du contre don. Elle est facteur de délitement social, d’atomisation des individus.
La première conséquence de la monétarisation des échanges est la concentration des moyens de production, à tendance monopoliste. La monnaie, à cause de la facilitation des échanges qu’elle permet, a tendance à éloigner géographiquement le lieu de production du lieu de consommation, et cet éloignement permet lui-même leur concentration. Le troisième millénaire a vu une monopolisation et une concentration extrême des centres de production, appelée « mondialisation » par leurs thuriféraires, et c’est cette mondialisation qui a permis l’émergence d’épidémies mondiales. Cette épidémie passera, puis sera relayée par d’autres, mais c’est surtout la destruction de l’environnement à l’échelle planétaire qui menace durablement l’humanité, voire la vie elle-même.
La deuxième conséquence de la monnaie est la possibilité de thésaurisation. C’est ainsi que les « fortunes » mondiales concentrées entre un tout petit nombre d’acteurs, parviennent à accaparer toutes les richesses. Cette concentration de la richesse monétaire est un frein aux échanges eux-mêmes, auxquels les États doivent en partie remédier.
La troisième conséquence est la création de la plus-value : différence entre la valeur d’usage des biens et des services et leur valeur monétaire : les biens et les services sont rémunérés pour une valeur inférieure à leur valeur d’usage, et peuvent être revendus ultérieurement pour une valeur supérieure à leur prix d’achat. C’est le principe de la spéculation. C’est, avec la propriété privée des moyens de production, le fondement de l’accumulation capitaliste.
La monnaie est donc facteur de déstructuration des sociétés humaines, et d’accumulation des richesses dans les mains d’une minorité aux dépens de la majorité.
Quatrième conséquence de la monétisation des échanges : leur fluidification, ainsi que l’extension de leur domaine. Les échanges sont grandement facilités par la monnaie. Le point où nous en sommes aujourd’hui est la mondialisation des échanges, qui n’a pour seule limite que celles de nos capacités de transport, toujours repoussée aux limites de l’absurde. Nous mangeons en plein hiver des fruits chiliens, voire du kangourou australien, tandis que les produits manufacturés, entre l’extraction de la matière première, la fabrication et la vente, font des dizaines de milliers de kilomètres … De nombreux exemples plus absurdes encore pourraient être évoqués.
Le trafic international de la drogue en est un : la drogue est une forme de financiarisation de l’asservissement de l’esprit humain. Encouragé et cultivé par les puissances coloniales au 19e siècle pour asseoir leur domination, le trafic de drogue revient comme un boomerang affaiblir les sociétés occidentales.
Le trafic d’armes relève du même mécanisme : entretenus et sans cesse incrémentés pour renforcer les États, réalisation terminale de l’accumulation capitaliste, les armes se répandent grâce à la facilité des échanges commerciaux que permet la monnaie : là où il y a de la demande, il y a de l’offre, et l’accroissement continu de la possession des armes entraîne l’accroissement de la demande.
Cette mondialisation des échanges entraîne mécaniquement un accroissement des inégalités entre les différentes régions du globe, et des conséquences environnementales catastrophiques.
L’« idéal » de la fluidité absolue des échanges, rêvé par les idéologues ultralibéraux, aboutit ainsi à une situation proprement explosive en termes d’inégalités, de conflits, et de dégâts environnementaux.
La cinquième conséquence de la monétarisation est la survenue de crises économiques récurrentes, facilitées par la fluidité des échanges. La circulation de la monnaie, comme les autres relations humaines, repose sur une forme de contrat social, qui établit une correspondance entre les termes de l’échange. A mesure que les bases concrètes de ce contrat se délitent (les échangent portent sur des valeurs fictives dépourvues de support concret), la création de « bulles » et les « crashs » qui leurs succèdent se multiplient. Le concret des échanges, leur matière, c’est ce qui fait obstacle à l’échange : la distance, le coût et la lenteur du transport, le travail et les dépenses nécessaires à la production des biens et des services échangés. La monnaie, par cette correspondance, représente une réalité concrète. La dématérialisation de la monnaie et des substrats qu’elle représente tend à annihiler le lien social pour faire des hommes de simples rouages d’une machine économique qui les dépasse. La fiction d’une fluidité totale des échanges est contredite par ces crises économiques qui montrent que, contrairement à ce que prétendent les économistes, l’équilibre économique ne s’établit pas spontanément. Cette fiction est équivalente à celle qui ne veut voir dans les hommes que de purs « agents économiques » dépourvus d’autres tropismes que ceux de leur intérêt économique, de leur confort, de leur « bien-être » matériel.

 Philippe Plane 


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