jeudi 9 avril 2020

Rôle de l'État 2 par Philippe Plane




Le rôle de l’État vis-à-vis de la monétarisation des échanges humains.
Les idéologues « libéraux » ne cessent de prétendre se passer de l’État : c’est qu’ils n’en veulent que les avantages, à savoir la protection que ce dernier garantit aux puissances financières.
L’État a pour rôle, entend-on souvent, de corriger (tant soit peu) les déséquilibres causés par le capitalisme, de prendre un peu aux riches pour le redistribuer aux pauvres, que ce soit sous forme d’argent que sous forme de services. C’est une fiction. Toutes les études montrent qu’il n’y a pas de véritable redistribution par l’intermédiaire des institutions publiques. Les dépenses publiques « rapportent » bien plus aux riches qu’elles ne leur coûtent. Observez le domaine de l’éducation : ce sont les classes aisées qui en profitent. L’État pratique certes une certaine redistribution, mais uniquement dans la mesure où son intervention est nécessaire au fonctionnement de la machine économique. On l’a vu en effet, l’accumulation des richesses dans les mains d’une minorité restreint les possibilités de l’échange, et donc le commerce lui-même. En clair, l’extension de la pauvreté empêche la consommation de masse.
Quant à la police et l’armée, vous savez bien qui elles protègent : l’État lui-même, et ses commanditaires.
Observez même la sécurité sociale : elle rapporte avant tout aux laboratoires pharmaceutiques, aux fonds de pension propriétaires de l’hospitalisation privée… Les inégalités d’accès aux soins, les inégalités de santé persistent. Les acteurs de santé publique gèrent la misère.
Non seulement l’État ne redistribue pas la richesse mais c’est tout le contraire qui se passe : l’État a pour rôle de prendre au grand nombre de pauvres pour le donner au petit nombre des riches, dans les limites de la stabilité de la société, et de la poursuite du commerce. Il fait respecter les règles de l’injustice, au besoin par la force la plus violente.

L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante.
Pourquoi alors l’État est-il toléré ? Pourquoi vote-t-on pour ses acteurs ? Comment des personnages aussi sinistres que Trump ou Bolsonaro peuvent-ils être élus ? Pourquoi encore la scandaleuse disparité des richesses est-elle socialement admise ?
C’est que la fonction de l’État est d’abord idéologique : il s’appuie sur un consensus social : « les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent », nous explique-t-il. « S’ils sont pauvres, c’est parce qu’ils sont paresseux, et surtout, pas malins. Tout petits déjà, ils ne veulent pas travailler à l’école. Après, ils ne cherchent qu’à travailler le moins possible, et à profiter des aides publiques ».
On pourrait citer par dizaines les petites phrases qui distillent cette idéologie, de « il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail » à « les aides sociales représentent un pognon de dingue » …
La fameuse « théorie du ruissellement » est du même ordre : les riches nous dit-on, grâce à leur fort pouvoir d’achat, vont stimuler les échanges commerciaux…. C’est le contraire qui se produit : l’accumulation bloque les échanges. Les seuls commerces qui prospèrent encore sont les commerces de luxe : parfums, sacs Vuitton (comment des objets aussi laids peuvent-ils être désirés ? C’est tout le mystère du snobisme.), « haute couture », yachts, croisières, voyages en avion, immobilier « de prestige », « art » monétarisé et, de plus en plus, protection militarisée des richesses.
L’État ne s’impose pas que par la force. Il utilise certes la force, et le droit d’utiliser la violence lui est délégué par le consensus social.
Sa fonction est double : il fabrique le consensus social, par son discours culpabilisant et stigmatisant les plus pauvres, et il utilise ce consensus pour assoir sa légitimité contre les pauvres.
Le consensus social est-il la seule œuvre de l’État ? Certes non : Il permet à tout citoyen de se tenir à sa place dans la société sans remettre en cause l’ordre qui l’a placé là, voire en le justifiant. Avoir plus que les autres, être plus riche que les autres, chacun le justifie par son travail, sa ténacité, son courage, son intelligence. À rebours, trouver plus pauvre que soi conforte tout à chacun dans son estime de soi. L’idéologie vient au secours de l’injustice, et l’État est l’émanation physique de l’idéologie dominante.
L’avoir, la richesse, sont à notre société moderne ce que le potlatch était à la société primitive : le fondement du prestige social. Souvenez-vous de notre président bling bling, pour qui la réussite, c’était d’avoir au poignet une « Rolex ».
Le rôle de l’État est d’organiser l’injustice. Il garantit en particulier le système monétaire, qui lui-même secrète l’inégalité et l’injustice.
Son rôle est d’assurer les puissances financières contre les conséquences de leur propre comportement générateur des crises économiques. Il renfloue les banques et les grandes entreprises aux dépends des pauvres. L’objectif est de maintenir coûte que coûte les échanges monétarisés, eux-mêmes générateurs d’inégalités.
Peut-on compter sur l’État pour réorienter l’économie et les dépenses publiques vers des dépenses socialement utiles ? L’État mettra tout en œuvre pour protéger les intérêts des plus riches, et ne servira l’intérêt collectif que dans la mesure où la classe dominante sera réellement menacée par une menace planétaire. La crise du Coronavirus en est un bon exemple : les états interviennent dans cette crise dans la stricte mesure où les « élites » sont elles-mêmes menacées, soit directement par le virus lui-même, soit indirectement par les pertes que la crise impose à l’économie monétaire. Il est remarquable de constater que les productions socialement inutiles, voire nocives, (armée, transport aérien, automobile, énergies fossiles, industrie agro-alimentaire…) sont maintenues et préservées autant que possible par l’État.

Philippe Plane 

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